Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/Michaux et Zao Wou-Ki réunis à la Fondation Bodmer

«Comment un musée dévolu à la culture écrite en vient-il à se passionner pour les sujets et les questions ayant nourri les échanges d'Henri Michaux et de Zao Wou-Ki?» C'est par une interrogation que commence le catalogue de l'actuelle exposition de la Fondation Bodmer de Cologny. Suivent bien sûr des réponses. Les deux hommes se situent «sous l'empire des signes», qui constituent des formes personnelles d'écriture. On peut voir chez le Belge comme chez le Chinois, restés liés durant toute leur vie, des formes d'idéogrammes. Autrement dit «des expressions visuelles abstraites, ou des signes infra-alphabétiques». 

Deux hommes sont à l'origine de cette manifestation, la première à s'attarder sur les rapports entre Michaux et Zao Wou-Ki. Il s'agit de Bernard Vouilloux, qui enseigne à la Sorbonne, et de Jacques Berchtold, qui le fit avant de venir diriger la Fondation Bodmer. C'est à ce dernier que j'ai posé mes questions. 

Comment caractériseriez-vous cette exposition, Jacques Berchtold?
Il s'agit d'un objet intellectuel dont le suis très fier. Il présente de manière différente deux artistes ayant la cote, notamment en Suisse. Michaux vient de se voir présenté par Rainer Michael Mason à la Fondation Jan Michalski de Montricher. Dominique de Villepin (1) a montré Zao Wou-Ki à Pully. Le peintre fait par ailleurs en ce moment l'objet d'une grande rétrospective à la Fondation Gianadda, cette dernière proposant avant tout des pièces de grande taille. Notre propos a été de concevoir un accrochage dense, qui montrerait les tensions, au sens positif du terme, entre ces deux géants. Il comporte bien sûr nombre de livres illustrés. 

Pourquoi associer ici Michaux et Zao Wou-Ki?
Nous sommes un musée du livre et de l'écrit. Jamais, nous n'avions jusqu'ici été aussi déportés vers les arts visuels. D'où certains problèmes techniques, du reste. La salle construite par Mario Botta n'a pas été pensée pour installer des tableaux. Ce qui nous rend cependant Henri Michaux et Zao Wou-Ki proches, c'est leur interrogation sur le signe. Nous nous situons ici dans les fondamentaux de l'écriture. Michaux s'est ainsi très tôt méfié de l'alphabet occidental. Il le trouvait figé et contraignant. L'idéogramme, selon lui, se révélait plus vivant. D'où sa fascination pour la calligraphie chinoise. 

Où intervient Zao Wou-Ki?
Zao est de vingt-et-ans plus jeune. Il arrive en 1948 à Paris. L'écrivain le rencontre l'année suivante. Il publie «Lectures par Henri Michaux de six lithographies de Zao Wou-Ki» dès 1950. Le texte donne l'idée que son cadet incarne la sagesse immémoriale de la Chine. Il s'agit en fait d'un malentendu. Zao regarde vers l'Europe. Son modèle est alors Paul Klee, qu'il verra enfin «pour de vrai» à Berne en 1951. Il se met donc à son école, avec des fonds vaporeux et des éléments de graffiti permettant au spectateur des projections personnelles. Nous sommes ici aux antipodes de la Chine traditionnelle qu'imagine Michaux. 

Michaux peint également.
Il commence très tôt, à 26 ans en 1925. Tout de suite, il propose un alphabet de substitution. Ce sont des signes tremblés, dont chaque tracé serait singulier. Il s'agit là de travaux à l'encre. Un médium qui n'intéresse au départ guère Zao Wou-Ki. Son regard, tourné vers l'Occident, lui fait préférer l'huile sur toile. Il faudra longtemps pour qu'il se mette à l'encre de Chine. Ses débuts se situent dans ce domaine en 1960. Zao se situe curieusement à ce moment dans le sillage de Michaux, qui voyait pourtant dans l'Asiatique un homme doté du sens inné de ce mode ancestral. Il faut préciser que, si Michaux ne peint pas à l'huile, c'est aussi pour un motif médical. Il est allergique à la térébenthine. 

Nos contemporains voient en Michaux davantage un plasticien qu'un poète. Comment était-il perçu dans les années 1950 et 1960?
Comme un écrivain. Gallimard, son éditeur, a très mal pris le chemin graphique que prenait son œuvre. Il trouvait cela inintéressant. Fata Morgana a alors pris le relais pour cette part de sa création. Il existe bien sûr trois Pléiade pour Michaux, mort en 1984. Aujourd'hui, les gens trouvent cependant ses encres plus importantes. Il y a aussi la fascination qu'exerce leur élaboration. Le Belge travaillait sous l'emprise de la mescaline ou du haschisch afin de libérer sa face obscure. Il n'en restait pas moins certain de garder le contrôle. Zao Wou-Ki ne partageait pas du tout ce penchant. Il n'éprouvait aucun besoin de telles expérimentations. La différence se sent, à la longue, dans l'exposition. J'avoue avoir eu au départ de la peine à distinguer leurs productions. Maintenant je sens chez Michaux une violence, une agressivité que je ne retrouve pas chez Zao. 

A part la peinture, quels points communs avaient les deux hommes?
Finalement peu. Michaux détestait la musique classique, alors que Zao adorait Bach, Mozart et Chopin. Ils n'ont pu ici se rencontrer que dans la création contemporaine de Varese ou de Boulez. La Chine, où Zao acceptera tardivement de retourner en voyage, constitue aussi un point de convergence. Il semble cependant que l'essentiel des longues conversations entre les deux hommes ait tourné autour des techniques picturales. Ils parlaient de cuisine interne. Bernard Vouilloux parle à ce propos de pudeur. 

(1) L'homme politique français et l'intellectuel forment une seule personne.

Pratique 

«Henri Michaux Zao Wou-Ki, Dans l'empire des signes», Fondation Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer à Cologny, jusqu'au 10 avril. Tél. 022 707 44 36, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Catalogue édité par Flammarion, 208 pages. L'article sur l'exposition Zao Wou-Ki de la Fondation Gianadda est prévu pour le vendredi 8 janvier. Photo (Fondation Bodmer): L'une des pièces présentées d'Henri Michaux. Ce "Sans titre" remonte à 1974.

Prochaine chronique le jeudi 31 décembre. 2015, une mauvaise année pour l'archéologie.

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