Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/La Fondation Martin-Bodmer parle de "Goethe et la France"

Crédits: Fondation Martin-Bodmer, Cologny

Goethe est-il jaune? On pourrait le croire en visitant l'exposition de la Fondation Martin-Bodmer de Cologny. C'est en effet la tonalité murale adoptée pour célébrer les relations avec la France de l'écrivain, qui se voulait aussi peintre et théoricien des couleurs. Une présentation d'assez grand format. Un peu sépulcrale. La seule salle temporaire n'a pas suffi. L'Allemand se retrouve à l'intérieur dans d'autres vitrines du musée même. Encore faut-il le savoir. 

Pourquoi Wolfgang Johann von Goethe? Ce Germanique succède ainsi à Frankenstein, qui a fait entrer dans ce musée confidentiel 11 500 visiteurs il y a quelques mois (on se demande combien il ne viendra au Musée Rath, qui annonce pour le 1er décembre «Le retour des ténèbres»...)? Parce qu'il constitue un "pilier" de cette immense bibliothèque. «Je dirais même que Martin Bodmer, dont c'était l'une des cinq grandes références avec la Bible, Dante, Shakespeare et Homère, a construit sa fondation à partir de Goethe, son auteur préféré», explique Jacques Berchtold, qui la dirige aujourd'hui. «Cela va du concept de Weltliteratur, à la base de la collection, jusqu'au décor. Les fossiles que vous voyez dans notre entrée sortent directement de ceux que Goethe avait voulu pour sa maison à Weimar.» 

Comment se fait-il alors, Jacques Berchtold, que Goethe n'ait pas encore fait l'objet d'une grande exposition à la Bodmeriana?
Goethe a bénéficié de vastes présentations dans la zone francophone, mais pas chez nous. Il y a ainsi eu la grande célébration française de 1932. Elle marquait les cent ans de la mort du poète dans une perspective politique. Il s'agissait de rappeler, comme nous le faisons aujourd'hui, les liens du génie allemand avec la France. Ceci au moment où Hitler semblait proche du pouvoir. Paul Valéry, la voix officielle du pays, avait été chargé du grand discours sur un sujet qu'il connaissait mal. Il a alors correspondu pour s'informer, comme nous le montrons, avec Martin Bodmer. Ce dernier est mort en 1971. Les premiers directeurs de sa fondation avaient la culture de la discrétion. Cologny ne possédait pas encore de musée. Il n'y avait que de petites présentations temporaires. Charles Méla, qui lui a donné son envergure, ne pouvait pas tout faire. Il n'était par ailleurs pas très tourné vers l'Allemagne. 

Vous, qui êtes un spécialiste du XVIIIe siècle, avez donc pris le relais.
Goethe forme l'un de nos plus gros fonds, encore peu exploité. Cette fois, le 80 pour-cent de ce qui se voit présenté dans les vitrines nous appartient. Nous n'avons dû effectuer que peu d'emprunts, mais majeurs. Je tenais par exemple à la parodie de Rabelais par Goethe, dans la mesure où il s'agit du seul texte favorable à la Révolution française. Il nous a fallu traiter avec Weimar, où se trouve le musée-maison dédié à l'écrivain. 

Vous parlez de «Goethe et la France». C'est pourtant lui qui a voulu redonner une dignité à la langue allemande.
C'est vrai. Il s'agissait d'une langue jugée mineure, et qui avait par conséquent de la peine à se fixer faute d'Académie. A Berlin, Frédéric II ne s'exprimait qu'en français. Il en allait de même dans les petites Cours. Goethe a cependant vu le jour en 1749 à Francfort. Une ville libre. C'est là qu'il a ressenti l'arrogance et la prétention des Français. Elles lui ont donné l'envie de revenir à l'idiome natal. Sa position s'est renforcée durant ses études à Strasbourg. Il faut dire qu'il n'était pas seul! Lessing ou Herder avaient curieusement trouvé des armes chez Rousseau, qui parlait de maniérisme français, et chez Diderot, qui contestait les vieux genres comme la tragédie classique. Il fallait autre chose, de moins convenu. Pour son théâtre, Goethe s'est ainsi montré sensible à Shakespeare, qu'on redécouvrait partout à cette époque. Il a aussi admiré le gothique, alors tant décrié comme barbare en France. Nous ouvrons d'ailleurs l'exposition avec un défense de la construction médiévale. 

Il y a donc un jeu d'attraction et de répulsion.
Un peu. Goethe s'est servi du «Vicaire savoyard» de Jean-Jacques Rousseau pour donner une profession de foi d'un luthérien, soit-disant traduite du français. Mais ses convictions quiétistes et piétistes, avec des torrents de sentiments, venaient de Jeanne Guyon, la théologienne de la fin du XVIIe siècle. Il s'agit selon elle d'atteindre des extases. Goethe en tirera parallèlement sa conception du poète de génie. On peut parler d'emprunts et d'échanges. 

Pour enfin montrer Goethe à la Fondation Bodmer, vous avez parlé de l'intérêt de son fondateur. Y a-t-il d'autres raisons?
Ayant enseigné la littérature française durant seize ans à la Sorbonne, il me fallait combler la lacune Goethe des expositions de la Bodmeriana. Il n'y avait rien eu je le répète sur l'homme qui a forgé son œuvre en réaction avec la France, tout en important le classicisme à Weimar. Il me fallait montrer des rapports infiniment complexes. Tout a commencé en 1775. Goethe publie «Les souffrances du jeune Werther», une «Nouvelle Héloïse», à laquelle il ajoute le suicide. C'est un succès immense en France. Il fallait aussi traiter des relations entre l'écrivain et Napoléon, qui l'admire. Pour son «Werther», surtout d'ailleurs. Napoléon voulait un grand texte à sa gloire par Goethe. Il ne sera jamais écrit, même si ce dernier lui restera longtemps favorable. L'Allemand n'ira pas à Paris. Cette absence n'empêchera pas l'empereur de caresser très tard des rêves de gloire littéraire à son image idéalisée. Il entamera lui-même à Sainte-Hélène une tragédie sur César, dont nous montrons un brouillon. 

Vous parlez aussi à Cologny de Goethe et les peintres français.
Goethe aime les peintres français dans la mesure où ils ont été fascinés par l'Italie, comme Poussin ou Claude Lorrain. Quand un Français se rend en Italie, ce que Goethe fera lui-même dans les années 1780, en fuyant temporairement Weimar, il montre la beauté de son âme. A Ferrare, Goethe ira par ailleurs sur les traces du Tasse, le poète du XVIe siècle maudit et enfermé chez les fous, comme il avait accompli en 1779 à Genève, un pèlerinage Rousseau, le philosophe étant mort l'année précédente. 

Vous parlez beaucoup des connexions entre Goethe, Voltaire, Diderot et Rousseau.
Il admire les trois, sans jamais mentionner leur brouilles. On lui doit la publication posthume d'un texte aujourd'hui célèbre qu'il intitulera «Le neveu de Rameau». Retrouvé par miracle, le manuscrit avait échappé aux œuvres complètes de Diderot. L'Allemand a traduit le «Mahomet» de Voltaire. Par admiration et parce que la figure du Prophète le fascinait. Goethe s'était d'ailleurs mis à l'arabe. Son adaptation tenait pourtant de la trahison. Pour lui, Mahomet est possédé par un flux divin, alors que Voltaire voyait en l'homme un manipulateur assoiffé de pouvoir. 

Et après Goethe, que prépare la fondation?
Benjamin Constant et Germaine de Staël, pour les 200 ans de la mort de cette dernière. Goethe l'a énormément admirée pour un livre comme «De l'Allemagne». Mais de loin. Quand il l'a rencontrée, elle lui a fait peur.

Pratique 

«Goethe et l'Allemagne», Fondation Martin-Bodmer, 19, route Martin-Bodmer, Cologny, jusqu'au 23 avril 2017. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Catalogue édité par La Baconnière, environ 300 pages. Sans index des noms, hélas...

Photo (Fondation Martin-Bodmer): Le portrait de l'écrivain (fragment). Il se trouvait dans le bureau du créateur de la Bodmeriana.

Prochaine chronique le dimanche 4 décembre. Le Louvre de Lens part pour la Mésopotamie. Une exposition assez peu heureuse.

 

 

 

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