Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/La Fondation Martin-Bodmer donne ses lettres au jazz

Crédits: DR

C'était le 20 février 1917 à Chicago. L'original Dixieland «Jass» (comme le jeu de cartes suisse) Band, composé de cinq musiciens blancs issus de la Nouvelle-Orléans, enregistre «Dixieland Jass Band One-Step». «Non sans une certaine raideur», selon l'avis de Guy Demole, qui a largement continué à monter l'actuelle exposition «Jazz & Lettres» de la Fondation Martin-Bodmer à Cologny. Qu'importe! Le 78 tours se vendra à près de deux millions d'exemplaires en un an. La même année 1917, les Etats-Unis entrent en guerre contre les forces de l'Axe. «Les troupes américaines débarquent à Brest avec deux imposants orchestre noirs», poursuit le commissaire Jacques T. Quentin. «Ces derniers donneront en France vingt-cinq concerts dans les principales villes, suscitant un enthousiasme phénoménal.» «Ces deux formations ont joué un rôle primordial dans la diffusion de la nouvelle musique en Europe», conclut Guy Demole, dont la collection de disques de jazz se révèle presque sans égale. Jacques T. Quentin parle de 100 000 galettes, ébonites puis vinyl. 

«La superstition qu'on accorde aux anniversaires me semble absurde», assure Jacques T. Quentin, qu'on connaît bien au-delà de Genève comme le grand expert du livre ancien. N'empêche que la date permettait de donner un peu d'air frais à la Fondation, même s'il peut sembler difficile de rajeunir en compagnie d'un centenaire. Il fallait cependant rattacher cette musique à la littérature. «Ce n'était pas difficile. Même s'il y a eu des réticence à ces rythmes, qui pouvaient sembler insensés, toute une génération de romanciers ou de poètes en ont fait leur miel.» La musique arrivait dix ans après «l'art nègre», le mot n'ayant alors en France aucune connotation spéciale (1). Cette statuaire avait enthousiasmé Derain ou Picasso. «Le jazz décoiffait. Jean Cocteau, un passeur prodigieux, a immédiatement senti son impact. En 1917, alors qu'il travaillait sur le ballet «Parade», il a demandé à Erik Satie d'inclure un ragtime dans la partition.»

L'apport de Cocteau

Mais il y a plus important. Cocteau, à qui Jacques T. Quentin consacre un essai («l'occasion de mettre sur papier un texte auquel je pensais depuis longtemps) a compris que le jazz ne resterait pas une mode passagère. «C'était pour lui le son de l'époque.» En 1929, ce touche-à-tout va enregistrer deux poèmes «jazzés». Il est aussi à l'origine du légendaire Bœuf sur le toit, un cabaret musical parisien où il tiendra parfois la batterie, «mieux que ses détracteurs l'ont dit.» Son ennemi André Breton n'avait rien de rythmé. «En revanche, Blaise Cendrars, Paul Morand, Philippe Soupault et Robert Desnos, ces deux derniers étant pourtant surréalistes, trouveront dans le jazz un renouveau, tout comme Pierre McOrlan.» Cerise sur le gâteau, «La revue nègre» va débarquer au Théâtre des Champs-Elysées en 1925 avec Joséphine Baker, «que le pays adoptera et francisera.» Joséphine n'est plus la Vénus hottentote, supposée faire rire. C'est la Vénus noire, incarnation de la beauté. Une notable différence, quoique puissent penser certaines féministes. 

Dans le revue se trouvait aussi Sydney Bechet, dont Guy Demole s'est fait l'historien. Depuis 1955, le Genevois en a raconté la vie «dans une douzaine d'épais volumes au tirage confidentiel». «Ernest Ansermet l'avait découvert à Londres dès 1919. Il a écrit sur lui l'une des première critiques de jazz jamais rédigées. Son enthousiasme se révélait sans limites. Il parlait d'un artiste de génie.» Le chef d'orchestre gardait alors l'esprit ouvert. Il se montrera plus fermé par la suite. Bechet fera une rentrée triomphale (et définitive) en France, où il mourra en 1959, au sommet de la gloire. Je me souviens d'avoir passé enfant un été où les radios passaient à longueur de journée «Petite fleur». «Pour ma génération, son concert au Victoria Hall du 14 mai 1949, organisé par le hot-club de Genève, est demeuré un événement inoubliable. Je voulais alors devenir saxophoniste.» Une vocation vite entravée. Monsieur Demole père, horrifié de voir le nom de son fils affiché un soir au Moulin-Rouge genevois, n'a pas voulu. Son fils le raconte aujourd'hui dans le catalogue, au chapitre «Souvenirs d'un collectionneur».

Disques et affiches de cinéma 

Il se trouve bien des choses à la Fondation Martin-Bodmer, un monsieur qui ne devait pas être très swing. Des disques, avec les étiquettes légendaires des firmes Okeh, Blue Note, Savoy ou Bluebird. Un énorme phonographe, avec un pavillon ayant l'air en bois. Des affiches de cinéma. «Hollywood a permis de voir, souvent dans de petits rôles, vu le racisme ambiant, des musiciens extraordinaires de Billie Holiday à Fats Waller en passant bien sûr par Louis Amstrong», se souvient Guy Demole. Idem, parfois, en Europe. Je me demande à quoi peut bien ressembler «L'inspecteur connaît la musique» avec Sydney Bechet et Viviane Romance. Il y a bien sûr dans les vitrines des livres, de Boris Vian (qui était aussi trompettiste) à Toni Morrison. «Impossible de passer sous silence l'énorme «Negro: An Art Anthology» paru en 1934 sur la presse privée de Nancy Cunard», assène Jacqurs Quentin. Difficile en revanche de trouver un exemplaire de «Jazz», sorti en 1947. «Un ouvrage qui a marqué pour Matisse un regain de vigueur avec son emploi du papier de couleurs découpé.» Aucune bibliothèque publique suisse n'en possédant un, il a fallu s'adresser à un particulier. 

Le catalogue de l'exposition, qui comprend divers articles très différents les uns des autres (j'avoue avoir eu de la peine avec celui de Francis Marmande) se termine avec deux CD. Guy Demole a eu la lourde de tâche de choisir les 24 titres indispensables de l'histoire du jazz, une histoire qu'il a par ailleurs résumée de manière remarquable dans l'ouvrage en compagnie de Fabrice Zammarchi. Le florilège part de 1917 pour s'arrêter en 1961. Rien depuis. «Le jazz n'a vraiment été grand public qu'au moment des big bands, noirs ou blancs, dans les années 1930. Benny Goodman ou Artie Shaw. Il est ensuite intervenu une césure entre la musique savante et version populaire. Seul Duke Ellington est parvenu à concilier jusqu'au bout les deux. Aujourd'hui, le jazz me semble destiné à un public spécialisé.» Les deux galettes n'offrent donc rien d'expérimental, du «cool» au «free» en passant par le «hard bop», le «funk» ou le «jazz rock». Question de goût. Manque de place aussi. Et puis, nous restons à la Fondation Martin-Bodmer. 

(1) Tout est venu du politiquement correct à l'américaine. Dans les années 1960, Léopold Senghor, l'apôtre de la négritude, organisait encore des festivals «d'arts nègres» dans un Sénégal fraîchement devenu indépendant.

Pratique 

«Jazz & Lettres», Fondation Martin-Bodmer, 18-21, chemin Martin-Bodmer, Cologny, jusqu'au 25 février 2018. Tél. 022 707 44 36, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Le musée privée présente en parallèle son exposition sur Germaine de Staël et Benjamin Constant. Cette dernière se termine le 1er octobre.

Photo (DR): Comment ne pas utiliser comme illustration un disque portant l'étiquette Swing?

Prochaine chronqiue le mercredi 5 juillet. Actes Sud célèbre par un énorme livres les 70 ans de l'angence photographique Magnum.

 

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