Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/La Fondation Bodmer se penche sur la traduction littéraire

Crédits: Musée de Vic, Fondation Martin-Bodmer, Genève 2017

Avec sa tour montant jusqu'au ciel comme un moderne geste architectural, le sujet semble d'actualité. Ce n'est pas pour cette raison que Babel se retrouve aujourd'hui à la Fondation Martin-Bodmer de Cologny. Prolongeant une exposition organisée il y a quelques mois au MUCEM de Marseille («Après Babel, traduire»), le musée privé genevois se penche sur le multilinguisme. Normal! «On peut dire qu'il est inscrit dans les gènes de l'institution», explique Nicolas Ducimetière co-commissaire de la manifestation avec Barbara Cassin. «Notre fondateur se basait sur quelques «piliers», dont aucun n'était francophone. La Bible conserve de plus le nombre record d'adaptations. Les 300 versions de notre collection représentent plus de 80 langues. Goethe, que nous avons récemment honoré, s'est lui-même fait traducteur.» Une histoire exemplaire, soit dit en passant. Le poète a possédé un texte de Diderot inédit, qu'il a baptisé «Le neveu de Rameau». Retrouvé depuis, le manuscrit original a longtemps passé pour perdu. Des Français ont donc retranscrit le texte à partir de l'allemand au XIXe siècle afin de le porter à leur public national... 

«Les routes de la traduction» occupent aujourd'hui l'espace réservé aux présentations temporaires. Un lieu de taille finalement modeste, même si des vitrines gagnent parfois un peu de terrain sur la partie muséale de la Bodmeriana. Il a donc fallu concentrer le propos, étayé dans un gros (mais pas trop lourd) catalogue collectif. Dues à des universitaires, les contributions restent en principe faciles d'accès. Elles proposent du général comme du particulier. L'article de Georges Nivat, avis autorité en matière de langues slaves, porte ainsi sur «la traduction ogresse». L'auteur montre à quel point le russe, longtemps déconsidéré par les élites qui le réservait aux contacts avec les domestiques, s'est acquis une respectabilité en transposant dans ses mots Heine ou Byron. Pour en rester à cet ouvrage, je signalerai qu'il comporte (à mon avis pour la première fois à la Bodmeriana) des entretiens. Des spécialistes y répondent aux questions de généralistes, ce qui tend à simplifier leur propos.

Le hiéroglyphe trop compliqué 

C'est le cas de Michel Valloggia, qui fut à Genève un enseignant très écouté (et je dois dire très clair) en matière d'égyptologie. «Son interview est fondateur pour notre exposition», reprend Nicolas Ducimetière. «Nous présentons en hors-d’œuvre quelques tablettes cunéiformes. Certaines d'entre elles proviennent de fouilles à Tell-el-Amarna. Elles font partie des archives retrouvées d'Aménophis IV. Inscrits sur terre cuite, ces textes prouvent que le puissant pharaon devait s'adresser à ses vassaux asiatiques dans leur langue. Trop compliqués, les hiéroglyphes n'ont jamais dépassé la vallée du Nil. Le cunéiforme, qui restait un système simple, était indispensable au souverain égyptien s'il voulait se faire comprendre.» 

A partir de cette base technique, l'exposition peut traiter tous les domaines, ou du moins les aborder. Il y a les contes orientaux, qui ont beaucoup voyagé. Les apports scientifiques, passés des Grecs aux Latins et revenus plus tard en Occident par le biais des manuscrits arabes. Les comédies antiques, mises au goût du jour par Molière (qui ne fait donc pas partie des «piliers» bodmériens). L'adaptation très littéraire joue bien sûr son rôle ici. Baudelaire et Mallarmé ont donné une forme française à Edgar Allan Poe. Tout se termine, du moins dans le catalogue, par le «voyage en polyglosie». Il se voit proposé Nicolas Ducimetière à travers les collections du musée privé, riche de plus de 150 000 volumes, «et nous recevons constamment des dons». Tous demeurent axés sur la création la plus noble: Homère, Dante, Shakespeare et maintenant Borges. «Impossible de parler d'Homère sans citer Anne Dacier, qui en fut la savante traductrice au XVIIe siècle. C'est avec elle qu'on quitte «les belles infidèles» pour une transposition aussi précise que possible.»

Heidi et Tintin 

L'enssemble du propos ne reste pas austère dans «Les routes de la traduction», même si la Bible y tient un rôle capital, tant sur le plan de la foi que sur celui de l'expression vernaculaire (ou du lieu de lecture, si vous préférez). On sait que l'allemand actuel est en grande partie né de l’œuvre pionnière de Martin Luther au début du XVIe siècle. Des récréations s'imposaient. Il y en a au moins deux. «Heidi» de Johanna Spyri a plu dans le monde entier «avec des périodes de pointe au XIXe siècle, puis après 1945. Il existe des transpositions dans des idiomes inattendus comme le kurde, l'albanais, le féroien, le mongol ou le malais.» Quant à Tintin, il bénéficie des records d'adaptations avec la Bible et Agatha Christie. «Nous le mettons à l'honneur. C'est la première fois que la Fondation Martin-Bodmer montre de la bande dessinée. Nous avons axé la vitrine sur les pages où Hergé invente des langues fictives, ou du moins le fait croire. On sait aujourd'hui qu'il utilisait ici un patois local, dérivé du flamand, hérité de sa grand'mère.» 

Voilà. Dans un parcours sinueux et forcément sombre (le papier n'aime pas la lumière), la visiteur a vu de magnifiques manuscrits, des incunables ou des imprimés apparemment modestes. «L'idée était de nous baser à 90 pour-cent sur notre fonds. Nous ne pouvons pas toujours emprunter. Il s'agit aussi de mettre en valeur notre patrimoine, mis en dépôts ou en rayons.» Je signale à ce propos que des travaux sont en cours à la Bodmeriana. L'un des deux pavillons originaux va se retrouver transformé. «Le musée avait besoin d'installations plus modernes et plus confortables pour les chercheurs. Il y aura douze place pour les scientifiques, que nous devions jusqu'ici presque loger dans des placards. Une librairie. Un lieu pour des colloques. Et un véritable espace d'accueil pour les visiteurs.» Le chantier durera un an.

Pratique 

«Les routes de la traduction», Fondation Martin-Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer à Cologny, jusqu'au 25 mars 2018. Tél. 022 707 44 36, site www.fondationmartinbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Catalogue paru chez Gallimard.

Photo (Musée de Vic): Un fragment du Saint Jérôme de l'atelier de Georges de La Tour présenté à la Bodmeriana. Jérôme fut dans l'Antiquité le traducteur de la Bible en latin. La fameuse "Vulgate".

Prochaine chronique le mardi 21 novembre. La couleur. "Swiss Press Photo" à Prangins.

 

 

 

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