Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/La Fondation Bodmer rend hommage à l'éditeur Edwin Engelberts

Crédits: Georges Braque/Pro Litteris/Fondation Martin-Bodmer

C'est une coïncidence. L'hommage à Edwin Engelberts, qui vient de commencer dans les salles de la Fondation Martin-Bodmer à Cologny, n'est pas lié à celui rendu jusqu'au 29 janvier 2017 par le Cabinet des arts graphiques du Musée d'art et d'histoire (MAH) à Gérald Cramer. Et pourtant! Le hasard, ce grand organisateur, a une fois de plus bien fait les choses. L'éditeur Cramer, dont la fondation est déposée au MAH, a vu le jour en 1916, d'où la célébration. Engelberts est certes né en 1918. Mais Pia, la veuve de ce monsieur ayant beaucoup épousé a récemment offert ses archives à la Bodmeriana. «Nous voulions vite faire quelque chose», explique le co-commissaire Jacques Quentin (il a travaillé avec Patrizia Roncadi), surtout connu à Genève comme expert en livres anciens. «Pas question d'attendre pour tout montrer. Nous proposons une sélection de 75 documents.» 

Mais qui est Edwin Engelberts? Un galeriste et éditeur, lui aussi. Né à Java, ce Hollandais a accompli l'essentiel de sa carrière à Genève. «Il a débuté chez Nicolas Rausch, qui était à l'époque la figure marquante dans le domaine du commerce des ouvrages bibliophiliques rares.» Le nouveau-venu a ainsi pris une grande part à l'élaboration de catalogues de ventes devenus mythiques. «Il y a ceux à prix marqués entre 1948 et 1961. Plus vingt-neufs annonces de ventes publique.» On venait de loin, à cette époque (bénie?) où le téléphone restait inconnu en salles, afin de miser chez Rausch!

Une galerie en Vieille Ville 

«Edwin Engelberts, que j'ai bien connu, a ensuite ouvert sa galerie au 11, Grand-Rue, où il est resté de 1960 à 1985», poursuit Jacques Quentin. «C'est le moment où il s'est mis à publier quelques livres illustrés.» Il faut s'entendre sur le sens à donner à ces deux derniers mots. Le Genevois d'adoption, lié à Georges Braque dès 1957, se lançait dans de véritables aventures culturelles. Il fallait le texte poétique. Le peintre, qui doit rester libre. Le maquettiste. Plus, bien sûr, le beau papier et une magnifique typographie. La chose pouvait ainsi prendre du temps. Beaucoup de temps. «La donation comprend quelque 150 lettres de l'écrivain René Char, qui était il faut dire une personne difficile.» Et parfois, le projet n'aboutissait pas. «Vous voyez dans cette vitrine un ouvrage tout en hauteur annonçant «Ubu roi» d'Alfred Jarry, illustré par Pablo Picasso. Ce dernier ne s'est jamais mis au travail. Il a fallu le remplacer par Roberto Matta. Le Chilien a donné une suite de gravures, mais l'ouvrage prévu par Edwin Engelberts n'est jamais sorti de presse.» 

Le chef-d’œuvre (Jacques Quentin parle d'«opus magnum») d'Edwin Engelberts éditeur reste ainsi la «Lettera amorosa», tiré en 1963 à 220 exemplaires. «Le texte, très longtemps discuté avec René Char, est accompagné de 27 lithographies de Braque.» Avant d'arriver à la version définitive, dont le visiteur voit le résultat, accompagné d'une vitrine annexe décomposant le passage des couleurs, Engelberts a dû ferrailler cinq ans durant. «Il y a eu six maquettes.» La sortie est devnue un coup de chance. «Braque est mort quelques mois après la parution du livre.»

Un livre de temps en temps 

On comprend dans ces conditions que, comme Gérald Cramer et Jacques Quentin lui-même, Engelberts puisse se voir considéré comme un «éditeur in partibus», ces deux mot latins étant bien sûr à prendre au sens laïc. "Il aura donné en tout une dizaine d'ouvrages en plus de ses catalogues. Des plaquettes oblongues, constituant déjà des œuvres d'art." L'actuelle exposition prend du coup l'homme à bras le corps. Elle tient compte du marchand, ténor d'une profession aujourd'hui menacée de mort («les clients cultivés sont devenus très rares»), et le collectionneur. Un vrai galeriste garde toujours beaucoup par-devers lui. Il y a ainsi, non loin du dossier sur «La postérité du soleil» avec un texte d'André Camus et des photos le la Vaudoise Henriette Grindat (1), des ouvrages sortant de la bibliothèque personnelle d'Engelberts, mort octogénaire en 1998. 

Il fallait encore trouver un point de rencontre entre le libraire-galeriste et Martin Bodmer en personne. Il survient dès la première des neuf vitrines. En bas se trouve un catalogue de Nicolas Rauch, dont la couverture porte en illustration une page enluminée de la «Rhetorica» de Guillaume Fichet (1471), dédié à Yolande de Savoie. En haut le manuscrit lui-même, acquis alors par Bodmer. Précisons qu'en plus Fichet fut en France l'introducteur de l'imprimerie. La boucle se voit ainsi définitivement bouclée.

(1) Le projet Camus-Grindat avait été rejeté par Gallimard comme «infaisable».

Pratique

«Dans les pas d'Edwin Engelberts», Fondation Martin-Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer à Cologny, jusqu'au 26 mars 2017. Tél. 022 707 44 36, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Le musée privé présente parallèlement une exposition sur Goethe et la France. 

Photo (Georges Braque, Pro Litteris, Fondation Martin-Bodmer): Les citrons dont l'exposition propose la décomposition des planches couleurs.

Prochaine chronique le dimanche 25 décembre. Paul Klee et les surréalistes au Zentrum Paul Klee de Berne.  

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