Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/La Fondation Bodmer rend hommage à Fata Morgana

Bruno Roy (du moins ce Bruno Roy-là!) n'a pas sa fiche dans Wikipedia. Un exploit quand on est éditeur depuis cinquante ans. Cela fait très chic, mais ce n'est pas la raison pour laquelle la Fondation Bodmer a décidé, après Sète, de lui rendre hommage. Le musée colognote se rajeunit au passage, lui dont les collections de livres ont défiler les siècles. Pour le jeune public, les ouvrages publiés par la maison localisée à Saint-Clément de Rivière (c'est dans l'Hérault) n'en sembleront pas moins très classiques, avec leurs grands auteurs liés à des artistes comme Pierre Alechinsky. L'âge reste quelque chose de très subjectif. 

Bruno Roy est venu voir avec sa femme Marijo le résultat de la présentation à Cologny. Celui qui se définit comme «un anarchiste de droite» laisse en effet carte blanche au commissaire, en l'occurrence Patrizia Roncadi. L'homme émet ensuite ses critiques. Il y en a peu eu pour cet exposition dédiée à la maison Fata Morgana, qui regroupe en tout cent documents. Quatre-vingt émanent de Bruno Roy. Les autres sortent des collections de la Bodmeriana pour un jeu de correspondances. J'ai été poser mes petites questions à l'éditeur de quelque 1500 titres. 

Comment en êtes vous venu à fonder à 25 ans votre maison d'édition, Bruno Roy?
J'ai déjà dû répondre cent fois... mais c'était à cent personnes différentes. Je vous dirai donc que je n'ai pas eu l'impression de fonder Fata Morgana. En 1965, j'ai produit un livre avec un autre étudiant. Je pensais m'arrêter là. Et puis, six mois plus tard, est venu le projet d'un ouvrage de Roger Gilbert Lecomte illustré par Joseph Sima. Les deux volumes, tirés l'un à 125 exemplaires et l'autre à 250, se sont correctement vendus. Roger Caillois est alors venu me voir avec «Obliques». Comme je tenais à rapprocher des littérateurs des artistes, il m'a proposé un peintre peu intéressant. J'ai fait la moue. Il m'a alors demandé si je préférais Max Ernst. J'ai dit oui. Il a pris son téléphone, et j'avais mon rendez-vous avec Ernst le lendemain à 11 heures. 

Pourquoi le nom de Fata Morgana?
Parce qu'il s'agit là d'un mirage. C'était un peu la manière dont je voyais au début mes éditions. De loin, il semblait y avoir une maison bien organisée, dotée d'une véritable existence. De près, il n'en était rien. Je faisais tout avec ma femme, les envois, les paquets... Nous avions pour nous la liberté. J'occupais un petit poste mal payé d'enseignant à l'Université de Montpellier. Mais celle-ci n'exigeait pas grand chose de moi en contre-partie. Marijo était, elle, professeur de lettres classiques. Nous ne devions donc pas vivre de Fata Morgana. Il nous fallait juste ne pas perdre d'argent. 

On dit de vous que vous faites des choix courageux.
Pas vraiment. Notre liberté a permis de publier ce que nous aimions. Nos productions ont plu, ce qui me semble logique. On fait mal ce qu'on n'aime pas. Il y a bien sûr eu des réussites et des échecs. Je n'apprécie ainsi plus certains titres. Je me demande ce que je pouvais bien leur trouver à l'époque. J'ai découvert certains auteurs, bien sûr. J'ai montré la face cachée d'autres écrivains. Henri Michaux, par exemple, était célèbre en tant que poète. Gallimard lui avait toujours refusé de publier ses dessins, ce qui le peinait. C'est moi qui me suis chargé de montrer son œuvre graphique, aujourd'hui si connu. 

Vient-on vers vous ou cherchez vous à attirer des plumes?
Je dois recevoir environ deux textes par jour. Il n'en sort en général rien. Ou alors par un biais inattendu. Un homme m'avait envoyé des poèmes que je jugeais médiocres. Mais sa lettre d'accompagnement était magnifique. Je lui ai donc demandé d'en tirer un texte plus long, qui a paru. Pour répondre à votre question, je dirais que sur 1500 titres, 500 seulement sont venus vers moi. Les autres, il m'a fallu les obtenir par la persuasion. Et ce n'est pas facile de persuader un auteur! 

L'actuelle exposition à la Fondation Bodmer, qui dure seulement un mois, combine les collections de la bibliothèque et vos archives. De quoi vos archives se composent-elles donc?
Elles possèdent trois niveaux. Le premier, c'est le fonds de Fata Morgana, avec les livres, les dessins et parfois les brouillons. Le second provient des écrivains qui m'ont vendu ou légué leurs papiers. Le troisième découle de mon activité de collectionneur. Je suis notamment intéressé par Baudelaire. 

Vous êtes ici, à Cologny, avec votre successeur, David Massabuau.
Ce fut mon assistant. Il est devenu mon successeur, mais je demeure là, bien présent. Nous sommes en fait dans une situation à l'iranienne. Il est président et moi guide suprême. Cela dit, plus tard, il faudra qu'il fasse tourner différemment Fata Morgana. Lui devra en vivre, même mal.

Pratique

«Fata Morgana, Regards croisés», Fondation Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer à Cologny, jusqu'au 1er novembre. Tél. 022 707 44 36, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. La Fondation expose en même temps la première partie de la donation de Michel Butor. Elle a par ailleurs commencé à modifier fortement son accrochage permanent. Photo (DR): La gravure symbolisant Fata Morgana.

Texte intercalaire.

 

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