Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/La Fondation Bodmer raconte la genèse de "Frankenstein"

Crédits: Theodor von Holst, DR

Tout commença le 16 juin 1816. Lassés de se lire à haute voix les histoires de fantômes des autres, quatre Anglais cloués à Cologny par les intempéries de «l'été sans soleil», provoqué par l'explosion en Indonésie du volcan Tambora (1), décidèrent d'écrire les leurs à l'impulsion de lord Byron. C'étaient des extravagants, dont la vie restera brève pour trois d'entre eux (Byron, Polidori et Percy Shelley). Les résultats de ce concours semblent inattendus deux siècles plus tard. Byron était en panne d'inspiration. Shelley aussi. Deux romans célèbres n'en sortirent pas moins de l'aventure. C'est «The Vampyr» de Polidori et bien sûr «Frankenstein» de Mary Wollstonecraft Godwin. Cette dernière n'épousera en effet Shelley qu'après le suicide (toujours en 1816, quelle année!) de son épouse et la mort de leur premier enfant (2). 

Genève célèbre en 2016 l'événement, cher au cœur de son magistrat culturel Sami Kanaan. Il y aura une grande exposition au Rath cet automne. La Fondation Bodmer, située à 700 mètres de la villa Bellerive (que Byron rebaptisa Diodati, du nom de son propriétaire) ne pouvait pas rester les bras croisés. Elle propose depuis quelques jours une exposition initiée par son directeur Jacques Berchtold. «Frankenstein, Créé des ténèbres» a été réalisé par David Spurr, longtemps professeur à l'Université de Genève, et Nicolas Ducimetière, qui fait partie de la maison. C'est Jacques Berchtold que j'ai rencontré, un peu après l'inauguration. 

Vous sentiez-vous obligé de sacrifier à Frankenstein?
Effectivement. Le sujet s'est imposé comme une priorité colognote, alors qu'il y en avait d'autres. 2016 marque les 400 ans de la mort de Shakespeare, l'un piliers intellectuels de Martin Bodmer. L'année rappelle aussi les 500 ans de la publication, toujours en Angleterre, de «L'Utopie» de Thomas More, dont la Fondation possède l'un des plus beaux exemplaires. L'Utopie reste un sujet inépuisable. Mais il avait Frankenstein... Nous nous devions de réunir tous les manuscrit possibles. Nous avons été aidé par le fait que les Britanniques fêteront Mary Shelley en 2018. Le livre n'a en effet paru qu'en 1818, avec les corrections de Shelley, docilement acceptées par son épouse. En 2016, il n'y a à Londres que la création du ballet de Liam Scarlett sur une musique de Lowell Liebermann. La première a eu lieu le 4 mai au Royal Opera House. 

Vous vous concentrez donc sur 1816.
Oui. Tout a débuté avec une anthologie d'horreur traduite en français qu'on se lisait à la Villa Diodati. Un livre devenu rare. Nous avons emprunté l'exemplaire de Napoléon. Il y a là cinq personnages, si l'on inclut la sœur de Mary Godwin, enceinte de Byron (3). Outre le poète, se trouvent à Cologny Shelley, avec qui Mary entretient une liaison depuis deux ans, alors qu'elle n'en a que 19 en 1816, et John William Polidori. C'est le médecin et souffre-douleur à Byron. Au départ, ils faisaient un voyage d'agrément, dont le but suprême restait les Alpes et leurs glaciers. A cette époque pré-romantique, la cathédrale de glace de Chamonix, aujourd'hui fondue à cause du réchauffement terrestre, passait pour plus belle, parce que naturelle, que celle des Glaces à Versailles. Tout s'est gâté à cause du temps. Dans cette année calamiteuse, marquée de nombreuses famines à cause des mauvaises récoltes, le nuage créé par l'explosion du volcan Tambora couvre l'Europe entière. Il fait sept degrés de moins que la normale. Les précipitations sont continuelles. Il faut trouver des activités communes de substitution. Byron nage admirablement, mais il demeure le seul. Shelley a déjà failli se noyer à Genève, ce qui finira par lui arriver en Italie. 

C'est donc l'écriture qui remplace les sorties.
L'imagination devient active. Byron produit un fragment, que nous montrons. Insignifiant. Shelley aussi. Nous consacrons une vitrine au «Vampyr» de Polidori, paru en 1819. L'attribution de ce texte a été discutée, mais le cas semble aujourd'hui réglé. De «Vampyr» sort le «Dracula» de Bram Stoker, édité en 1897. C'est dire son importance. Le reste de l'exposition est consacré à la longue gestation de «Frankenstein». Tout ne s'est pas passé en une nuit de 1816. Nous montrons les différents états du texte, grâce à des prêts exceptionnels de la Bodleian d'Oxford. Il y a ensuite les premières éditions, anonymes et non illustrées. L'exemplaire dédicacé «par l'auteur» à Byron. Les deux subsistant d'un tirage d'essai. La première version américaine, très précoce, trouvée à Sion. Et bien d'autres choses. Il a fallu situer le contexte aussi bien climatique que scientifique avec des adeptes des courant électriques et magnétiques comme Franz Anton Messmer, Benjamin Franklin ou Luigi Galvani. 

Quelle est pour vous l'importance du texte?
Goethe, autre pilier de Martin Bodmer, avait donné avec Faust l'image tragique du savant dépassant les bornes religieuses et morales. Frankenstein est le livre des limites à ne pas franchir. Elles se sont élargies avec le temps. La circulation du sang, la dissection sont des batailles gagnées contre les préjugés. Mais peut-on donner la vie de manière artificielle? C'est là un privilège divin. Frankenstein, l'homme et non sa créature, devient un nouveau Prométhée, doté d'une culpabilité chrétienne. La question est aujourd'hui plus que jamais d'actualité. Elle donnera lieu au débat de clôture, le 13 octobre après un Campus Biotech le 14 septembre. Le roman va cependant encore au-delà. 

Expliquez-vous.
En tant que rousseauiste, j'y vois une prolongation gothique des idées de Jean-Jacques. Comme l'homme, la créature est née bonne. Abandonnée par Frankenstein, elle s'est éduquée par elle-même. Elle repris les lectures de l'«Emile» de Rousseau. Nous montrons un choix des titres cités par Mary Shelley. Mais rejetée par les autres en raison de sa laideur physique, elle est devenue le monstre que les autres voyaient en elle. Dès le meurtre du petit frère de Frankenstein sur la plaine de Plainpalais, sous les murailles de Genève, les dés sont jetés. 

Un mot sur les commissaires.
Je ne me suis pas chargé de «Frankenstein» parce que je m'occupe de l'exposition Goethe qui suivra. Spécialiste de la littérature britannique, David Spurr n'avait jamais monté d'exposition. Il est aujourd'hui à le retraite. Il s'agit pour lui d'une première expérience. Nicolas Ducimetière, vice-directeur de la Bodmer, aurait dû rester son lien privilégié avec l'institution. David a voulu pleinement l'associer. Il faut dire qu'il y a eu des tractations difficiles. S'entendre avec la Bodleian ou la Pierpont Morgan Libary de New York n'est pas simple. Leurs exigences matérielles et de sécurité sont difficiles à assumer. Nous travaillerons dorénavant davantage sur notre fonds propre. La Bodmer conserve tout de même 150.000 livres. 

(1) L'explosion en 1815 du Tambora s'entendit à 2000 kilomètres à la ronde. Il s'agit de la plus grosse éruption historique. Les cendres formèrent une couche isolant la Terre du soleil.
(2) Les Shelley devaient perdre deux autres enfants.
(3) Byron jouissait d'une réputation épouvantable de séducteur inconscient. L'exposition que lui consacra récemment la National Portrait Gallery de Londres s'intitulait du reste «Mad, Bad and Dangerous».

Pratique 

«Frankenstein, Créé des ténèbres», Fondation Bodmer, 19, route Martin-Bodmer, Cologny, jusqu'au 9 octobre. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 19h. Nombreuses animations. Une petite exposition complémentaire se voit dédiée au Frankenstein dessiné par Pierre-Alain Bertola. Les Cinémas du Grütli proposeront un cycle Frankenstein du 8 au 21 juin.

Photo (DR): La gravure de Theodor von Holst pour la première édition illustrée de "Frankenstein". Mary Shelley était alors créditée comme auteur d'un livre paru en 1818 de façon anonyme.

Prochaine chronique le mardi 24 mai. "Zaïre" et l'Institut Voltaire. Le musée a acheté un manuscrit de la tragédie.

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