Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/La Fondation Bodmer montre les archives Ferdinand Hodler

Crédits: DR

C'est l'une des deux expositions que proposera cet automne la Fondation Bodmer. Beau doublé pour une bibliothèque privée qui n'avait pas été prévue au départ comme un musée! Tandis que se monte à côté la présentation d'«Unique», qui révélera des carnets d'artistes, d'autres vitrines de l'étage inférieur sont déjà remplies par «Ferdinand Hodler, Documents inédits». Il y a là les «fleurons» des Archives Jura Brüschweiler. «Fleurons» était un mot qu'affectionnait Jean-Paul Barbier-Mueller, qui trouvait les mots «chefs-d’œuvre» et «trésors» éculés. Et puis la préciosité tient ici au seul souvenir! Il fallait du coup bien trouver le mot qualifiant le tambour ou l'un des accordéons du maître. 

Derrière l'exposition actuelle et l'énorme catalogue (470 pages, assemblées en trois mois), le connaisseur retrouvera Niklaus Manuel Güdel. Trente ans. Un chef d'équipe très occupé cette année, «mais nous n'allons pas nous arrêter fin 2018, il y a déjà des projets pour 2019.» De toute manière, le centenaire de la mort de l'artiste a commencé pour le «team» («entre cinq et six personnes, ce qui est peu pour faire autant de choses)» bien avant la date butoir. «La première grande apparition des Archives remonte à fin 2017, avec l'exposition Hodler de Vienne.» La meilleure de la série, à ce que je me suis laissé dire. C'est donc le moment de faire le point en commençant par le début. 

Niklaus Manuel Güdel, comment l'aventure a-t-elle commencé pour vous?
J'ai travaillé sur «La mission de l'artiste», qui constitue une sorte de profession de foi de Hodler. Je suis allé montrer en 2012 mon texte à Jura Brüschweiler, qui faisait autorité en la matière depuis des décennies. L'entente s'est vite révélée parfaite. Nous avons échafaudé des projets en commun. L'homme est mort quelques mois plus tard. Il se posait le problème de la pérennisation et de l'exploitation de l'énorme documentation qu'il avait amassée. Environ 80 000 pièces. 

Qu'a-t-il été décidé?
Jura Brüschweiler laissait une veuve et des enfants. Une fondation a été créée en 2014. Elle vise à promouvoir l’œuvre à Genève, en Suisse et à l'étranger. Elle détient beaucoup de choses encore inédites. De son vivant, Jura Brüschweiler restait le seul à pouvoir utiliser ce fonds lentement constitué, en achetant beaucoup à la famille et aux descendants des proches. Pour le moment, nous inventorions. Il s'agit de mettre cette richesse à disposition des chercheurs, puis à terme du public. Nous avançons petit à petit. Les paquets quittent Genève pour se voir inventoriés à Délémont, où j'habite et où se trouve notre bureau. Dans le Jura, moins d'affects y sont liés. Les liasses reviennent ensuite à Genève. Il y a là aussi des documents sur certains proches de Hodler comme son maître Barthélémy Menn ou des artistes dont Albert Anker ou Cuno Amiet. L'essentiel n'en reste pas moins consacré à Hodller, avec beaucoup d'originaux, mais aussi des fac-similés. Jura Brüschweiler avait beaucoup photographié, puis photocopié. Nous possédons par exemple ainsi 2000 articles sur le peintre publiés du vivant de Hodler. 

L'ensemble s'enrichit-il encore?
Bien sûr! Tout d'abord, il nous faut suivre les publications. Nous devons regrouper tous les livres où Hodler se voit cité. Il y a aussi quelques achats. Dans une vitrine, vous retrouverez ainsi le porte-monnaie et les lorgnons qui ont récemment été proposés dans une vente au enchères genevoise. 

Subsiste-t-il des points faibles?
Oui, même s'il est question de ces aspects dans l'exposition. Il ne subsiste quasi rien de la relation entre le peintre et l'écrivain Carl Spitteler, dont nous avons emprunté un beau portrait peint de profil. L'invitation à la Sécession de Vienne en 1904, qui a eu tant d'importance pour la carrière germanique de Hodler, reste mal documentée. Il n'existe pas de lettre de Hodler à Gustav Klimt ou de Klimt à Hodler. Nous montrons enfin un des très rares billets de Valentine Godé-Darel, dont il a longuement dessiné et peint l'agonie en 1914-1915. Mais il faut sans doute voir là la main destructrice de Berthe Hodler, la veuve outragée... 

Pourquoi la Fondation Bodmer?
Une bibliothèque semblait très appropriée pour des archives. Il s'est établi une relation de confiance. L'institution devait après tout collaborer avec une jeune fondation ayant tout à prouver. Nous ne voulions par ailleurs pas que cette documentation extraordinaire serve juste à donner de la substance à une présentation de tableaux. Cela dit, nous avons bien sûr aussi tenté d'établir des contacts avec le Musée d'art et d'histoire de Genève, qui aurait pu montrer ces documents au moment de l'exposition estivale du Musée Rath. C'était logique. Mais avec le MAH, les choses ne pouvaient que capoter!

Comment définir la présentation actuelle?
Une série de raretés. Il y a là des œuvres originales, mais surtout des documents sur toutes les étapes de la carrière. Lettres officielles. Diplômes. Correspondances. Affiches. Photos. Chaque vitrine aborde un thème, de l'amitié avec Marc Odier, plus durable qu'on ne l'a dit, aux lectures de Hodler, finalement riches et nombreuses. Pour que tout semble clair, un plan a été affiché au mur. Il s'agit aussi de se montrer didactique.

Pratique

«Ferdinand Hodler, Documents inédits», Fondation Martin Bodmer, 19, route Martin-Bodmer, Cologny, jusqu'au 28 avril 2019. Tél. 022 707 44 33. site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 19h. Le catalogue, 470 pages donc, a paru chez Notari, à Genève. C'est ce qu'on appelle un bel ouvrage. Magnifique maquette.

Photo (DR): Le portrait de Carl Spitteler par Hodler.

Prochaine chronique le mardi 9 octobre. Faut-il vraiment que toute la presse parle des mêmes expositions?

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