Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLOGNY/La Fondation Bodmer et le Mamco proposent "Uniques"

Crédits: Fondation Martin-Bodmer, Genève 2018

On avait eu «Only in Geneva» en 1996, au temps déjà lointain où Rainer Michael Mason dirigeait le Cabinet des estampes du MAH, devenu depuis le Cabinet des arts graphiques. Voici «Uniques» à la Fondation Bodmer par la grâce du Mamco. La bibliothèque colognote propose aujourd'hui des «inimprimés». Il s'agit là soit de manuscrits purs, soit de textes «à si faible tirage qu'ils sont quasiment des exemplaires isolés.» Un pied de nez à la production de masse. Un hymne au papier aussi, et ce à l'ère du digital. C'est Thierry Davila, responsable des éditions du musée d'art moderne et contemporain, qui s'est chargé du commissariat. Il a ainsi réuni une centaine d'ouvrages singuliers (par leur nature et par leur nombre), issus des collections de son institution ou de celle de la Bodmeriana. C'est donc lui qui répondra à mes questions. 

Quelle est Thierry Davila la genèse d'un telle exposition?
Elle est partie des carnets d'un des plus grands philosophes de la fin du XXe siècle, Philippe Lacoue-Labarthe (1940-2007). L'homme rédigeait ses cours dans des calepins avec une extraordinaire écriture, fine et constante. Pas un repentir chez lui. Pas une rature. Pour le Strasbourgeois, tout était clair. Il n'avait qu'à verbaliser sa pensée. Ce qui frappe le plus dans ces cahiers, que nous montrons ici bien sûr, c'est le calme. La minutie. L'aspect définitif aussi. L'idée a donc été de regrouper autour d'eux des objets similaires, et non de proposer un collection de brouillons. 

Il y a eu, si je lis bien le catalogue, une première exposition de ce type à Toulouse en 2009...
C'est une vieille idée. Elle remonte au temps de Christian Bernard, alors directeur du Mamco. Une première présentation a donc eu lieu il y a neuf ans, mais elle restait très différente. L'actuelle présentation s'appuie sur le fonds de la Bodmeriana, dont de nombreux ouvrage sont tirés. On a été chercher ici, avec son directeur Jacques Berchtold et son vice-directeur Nicolas Ducimetière, des pièces offrant un net caractère d'inimprimé. Il y avait là beaucoup de choses allant du cahier à la version sortie de presse mais modifiée ensuite par l'auteur de manière manuscrite. Plus quelques documents émouvants comme le journal d'un «poilu» de la Guerre de 1914 ou des recettes de cuisine rédigées pour tromper la faim dans un camp de concentration. 

L'actuel «Uniques» s'écarte beaucoup du domaine contemporain.
Nous avons voulu ouvrir aussi largement que possible le champ chronologique. Il y a des millénaires entre la tablette cunéiforme que nous proposons, remontant aux tout début de l'écriture, et des créateurs contemporains comme Etel Adnan, Jean-Luc Manz, Stéphan Landry ou Martin Kippenberger. Le domaine géographique couvre de plus la Terre entière. Vous retrouverez dans les vitrine aussi bien un codex précolombien qu'un livre peint sur écorce batak. 

Il y a-t-il eu des critères pour ne pas se perdre dans cette masse?
Celui d'inédit a joué. Nous tenions au montrer au public des choses qu'il ne connaissait pas encore. La chose vaut pour les cahiers aquarellés montrant un Claude Rutault figuratif, jouissant de la liberté de ses vacances, comme pour un grand manuscrit d'Isaac Newton de nature théologique. Nous voulions aussi que l'exposition garde un côté visuel. Elle devait donner à regarder. L’œil a ici la priorité. Prenez les pages de Rousseau que nous avons retenues. Elle sont comme l'incarnation graphique de sa pensée. «Uniques» possède ainsi un caractère morphologique. 

Un aspect intime aussi.
Nous présentons effectivement quelques bribes du journal de Henri-Frédéric Amiel, qu'il est permis de considérer comme le premier texte du genre. Un monument. Le Genevois n'a pas rédigé moins de 16 867 pages entre 1838 et 1881. Nous les rattachons du reste à la copie qu'en produit aujourd'hui Gérard Collin-Thiébaut. Cet artiste conceptuel, que nous avons parfois eu en résidence au Mamco, a commencé à le recopier le jour anniversaire de ses 50 ans. Chaque fois qu'il vient à Genève, il se remet au travail, en sachant bien qu'il n'arrivera jusqu'au bout de sa tâche. Il a interrompu la rédaction de son propre journal pour cela. Les visiteurs de la Fondation Martin-Bodmer peuvent voir confrontées les deux versions. 

L'exposition est accompagnée d'un gros catalogue, rédigé par une quantité d'auteurs.
Il s'agit d'un ouvrage collectif, où chaque spécialiste traite le domaine qui lui est propre avec d'importantes notices. C'est un véritable livre que j'ai décidé avec la complicité de Jacques Berchtold. Nous avons eu de longues discussions. Le directeur était très intéressé par l'idée que l'on revisite sa bibliothèque à partir de l'art contemporain. 

Pourquoi ne pas avoir organisé la manifestation au Mamco?
Cela n'aurait pas eu véritablement de sens. Nous partons tout de même de l'écrit. Il fallait rester jusqu'au bout dans ce registre. Il est cependant possible qu'«Uniques» voyage. L'idée nous plairait beaucoup. Il nous faut chercher des repreneurs. La chose n'a pas été envisagée au départ comme une coproduction.

Pratique 

«Uniques, Cahier, écrits, dessinés, inimprimés», Fondation Martin-Bodmer, 19-21, route Martin-Bodmer, Cologny, jusqu'au 25 août 2019. Tél. 022 707 44 33, site www.fondationbodmer.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Catalogue de 339 pages coédité par la fondation et Flammarion.

Photo (DR): La version horizontale de l'affiche d'"Uniques".

Prochaine chronique le vendredi 26 octobre. L'exposition "Hodler Parallélismes" peut maintenant se voir à Berne.

 

 

 

 

 

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