Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLMAR/Le Musée Unterlinden rapproche Otto Dix de Grünewald.

Crédits: AFP

Les expositions, c'est un peu comme le cinéma. Pour appâter le chaland, il faut plusieurs grands noms sur l'affiche. Avec, si possible quelque chose d'intrigant. De dissonant. Susciter la curiosité a toujours été bon pour le commerce. Picasso a ainsi voisiné avec chacun et n'importe qui. Idem pour Monet. Je me souviens d'avoir vu en Italie une exposition sur le paysage depuis la Renaissance (avec au passage du Poussin et du Canaletto) intitulée «Vers Monet». 

Si le Musée Unterlinden de Colmar rapproche aujourd'hui Otto Dix de Matthias Grünewald, c'est en revanche pour de bonnes raisons. L'ouverture en 1851 de l'institution alsacienne a révélé à l'Allemagne l'un des chefs-d’œuvre de sa peinture. Confisqué sous la Révolution, le retable d'Issenheim restait en effet inconnu jusque là. Après avoir orné pendant des siècles un couvent d'Antonites au sud de Colmar, pour lequel l'artiste l'avait peint en 1512-1516, il était entré dans des réserves. Maintenant visible, bientôt diffusée par la photographie, l’œuvre allait devenir célèbre au point d'incarner la germanité profonde. Un caractère profondément national, admis comme tel par tous, comportant en germes une bonne dose d'expressionnisme.

Découverte à Munich 

Peu vu «pour de bon» au XIXe siècle hors d'Alsace, le retable a été transporté à Munich à la fin de la guerre de 1914. La ville était alors annexée à l'Empire de Guillaume II. C'est sans doute alors que Dix l'a découvert, lors de sa présentation à l'Alte Pinakothek. Les personnages imaginés au XVIe siècle par celui qui s'appelait sans doute de son vrai nom Mathis Gothart Nithart ne quitteront plus l'univers de Dix, né à Gera en 1891. L'homme subira une douloureuse piqûre de rappel à la fin de la guerre. Incorporé à la dernière minute, en 1945, il se retrouva en effet prisonnier... à Colmar. Interné là dans ce qui ressemblait fâcheusement à un camp de concentration, mais géré par des Français cette fois, Dix devait en être sauvé par un officier. Il avait reconnu en lui le peintre célèbre. 

Dix pourra donc produire durant ses mois de captivité (il se verra relâché en février 1946). C'est de cette époque que date «La Madone des barbelés», un triptyque aujourd'hui accroché dans une église de Berlin. L’œuvre a accompli le voyage, histoire de rejoindre son carton dessiné, acquis il y a quelques années par l'Unterlinden (1). Les thèmes christiques douloureux ne quitteront pas Dix, rentré en Allemagne où il fera de fréquents séjours à Dresde, la ville la plus bombardée du pays. Mais le peintre aura alors encore changé de style. Suite à l'expressionnisme des années 10 et 20, après le retour aux techniques des vieux maîtres nordiques au moment de son exil intérieur entre 1933 et 1945 (2), il aura adopté une figuration beaucoup plus libre. La chose éclate dans l'exposition, avec l'esquisse tout en largeur d'une immense composition (cinq mètres sur douze) sur le thème de la Passion destinée à la salle du conseil municipal de Singen, où l'homme mourra en 1969.

Une veine avant tout religieuse 

Pour l'exposition, installée au second étage de l'aile toute nouvelle dessinée par les Herzog & DeMeuron (François Hollande l'a inaugurée en janvier 2016), il n'était bien sûr pas question de déplacer le polyptyque. Les panneaux sont demeurés dans la chapelle, où ils semblent du reste parfaitement à sa place. L’œuvre se voit évoquée par des photos montrant des analogies non seulement avec Dix, mais d'autres peintres du XXe siècle, comme Max Ernst (l'Ernst de 1913), Max Beckmann ou Gert Wollheim. Dix tient cependant le rôle central de la manifestation avec des œuvres de toutes ses périodes, la plus discutée restant la manière lisse développée après 1933. La fidélité par rapport à Grünewald y apparaît pourtant encore plus éclatante, même si certains de ses saint Christophe (il en a réalisé au moins six) évoquent davantage encore Conrad Witz. 

D'une manière générale, la commissaire Frédérique Goerig-Hergott se concentre sur la veine religieuse de Dix. La chose peut sembler logique. Elle a occupé Grünewald tout entier, alors que Dürer ou Cranach ont connu parallèlement une grand activité profane. Le portraitiste Dix, l'un des plus pénétrants du XXe siècle, se voit cependant évoqué dans un coin. Il y a notamment là son Franz Radziwill, un peintre de la «Neue Sachlichkeit» (ou Nouvelle Objectivité) méritant de se voir découvert sur cette rive du Rhin. Et surtout celui de la journaliste Sylvia von Harden. Acquis par la France dès 1961 (du vivant de Dix, donc), il est devenu une icône de Beaubourg, avec sa figure décharnée en monocle sur fond rouge. Cet étendard sert ici de rappel, loin de Grünewald. Dix, c'est aussi ça, comme il a été l'auteur, entre 1934 et 1936, de «Flandres», une effroyable évocation des mort dans les tranchées de 1914, réalisée en attendant le conflit suivant. 

(1) Le musée, qui s'est spécialisé dans l'art germanique ancien, a aussi reçu d'une société mécène une tête de Christ de Dix, datant de 1946. C'était en 2014.
(2) Démis de ses fonctions par les nazis en 1933, Dix a vu ses œuvres décrochées des musées comme «art dégénéré». Ceci pour des raisons bien plus idéologiques que formelles. Il a cependant toujours refusé d'émigrer.

Pratique

«Otto Dix-Le retable d'Issenheim», Musée Unterlinden, 1, rue des Unterlinden, Colmar, jusqu'au 30 janvier. Tél. 00333 89 20 15 50, site www.musee-unterlinden.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (AFP): Une "Flagellation du Christ" inspirée après la guerre à Dix par son internement à Colmar.

Prochaine chronique le vendredi 9 décembre: Un livre recense 385 artistes contemporains lausannois et genevois.

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