Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLMAR/Allez voir le Musée Unterlinden revu par les Herzog & DeMeuron!

Crédits: Herzog & DeMeuron

Avec 200.000 visiteurs par an pour l'instant, c'est l'un des musées les plus visités de province (ou «de région», si vous préférez) avec La Piscine de Roubaix. Il faut dire que l'Unterlinden de Colmar conserve à Colmar la «Joconde» germanique. J'ai cité le «Retable d'Issenheim» de Matthias Grünewald (vers 1480-1528), un artiste dont les autres œuvres (10 tableaux, 35 dessins) conservées sont souvent peu accessibles. Les Allemands se ruent donc sur la ville alsacienne, qui conserve par ailleurs assez de maisons à colombages pour ressembler à une carte postale géante. Il faut assister au «rush» lors du marché de Noël... 

Le Musée Unterlinden a rouvert le 23 janvier 2016, après trois ans et demi de travaux. Inauguration présidentielle ce qui avait été refusé au musée des Confluences de Lyon. Il y a ici moins de contentieux, et nul ne parle de dépassements de crédit phénoménaux (1). Comme quoi on peut employer des architectes stars et s'en tirer. C'est en effet le tandem bâlois Herzog & DeMeuron qui a été chargé de la réfection et de l'agrandissement (7.900 mètres carrés de salles, au lieu de 4.500), encadré comme par les Monuments historiques. Il fallait non seulement respecter le couvent dominicain u XIVe siècle, mais des bains publics de 1906, construits dans ce style néo-baroque en vogue dans l'Allemagne de Guillaume II. Rappelons que la Lorraine a été rattachée au Reich après la défaite de 1870.

Un cloître laissé intact

Eh bien la réussite se révèle totale! Colmar a fait juste là où Genève vient de penser faux. L'ex-monastère est rafraîchi. A l'intérieur seulement. Le cloître a été laissé tel quel, avec la patine des ans, les arbres sauvages et des saxifrages roses qui n'auraient pas dépareillé le jardin de ma grand-mère. Au delà d'un petit canal, il y a les Bains. Nous restons dans l'eau courante, à la différence près que les termes ont conservé leurs seuls volumes. Il y a désormais là les salles d'expositions temporaires. Une galerie souterraine, aménagée pour abriter une partie des collections, relie les deux bâtiments. Elle débouche aussi sur une cour nouvelle, ceinte de murs. C'est là que se trouvent les deux édifices construits par les Bâlois. Volumes gothiques. Esprit contemporain. Le lien entre les deux époque se voit assuré par un placage de briques verticales. 

L'intégration se révèle parfaite, sans adopter pour cela le pastiche. Quand ils le veulent, les Herzog & DeMeuron peuvent se montrer respectueux. C'est le cas au Kunsthaus d'Aarau, laissant la vedette au bâtiment moderniste des années 1960. C'est également celui du Museum der Kulturen de Bâle, qui mélangeait déjà plusieurs époques, du médiéval à l'historicisme du XIXe. Comme Ingres avait selon ses dires «plusieurs pinceaux», Jacques Herzog et Pierre de Meuron n'apposent pas leur marque partout, éternellement semblable. Ils se contentent pour cela des méga-chantiers de Londres ou de Hambourg. 

Un chef-d’œuvre dans une église glacée

La visite commence par l'ancienne partie, très aérée. Son point d'orgue est bien sûr le sublime Grünewald, bien en vue dans un église glacée. L'immense institution n'est pas encore tout à fait terminée, mais il y a déjà aussi les salles plus modestes, vouées à l'artisanat local. Très belle argenterie, dont le «trésor des Trois Epis», enterré vers 1630 et retrouvé par hasard en 1864. Fixés sous verre. Faïences. Ferronnerie, parfois gothique. Unterlinden constitue aussi un musée d'histoire. 

L'essentiel reste cependant sa collection de peinture. Comme au Kunstmuseum de Bâle, finalement voisin, il y a deux parties bien distinctes. La première est l'école allemande des années 1400 à 1530. La seconde l'abstraction moderne. Le fonds initial, comprenant le «retable d'Issenheim» exécuté par un peintre sur lequel on ne sait presque rien, se compose de saisies révolutionnaires. Tableaux d'église ou de couvents. Le XIXe siècle n'a pas ajouté grand chose. Quelques dons de particuliers. L'Empire allemand n'a pas chouchouté Colmar comme Strasbourg. Incendié en 1870, son musée avait été reconstitué par Wilhem von Bode, le directeur du musée de Berlin lui-même, à coup de Raphaël, de Corrège ou de Giotto.

Politique volontariste 

La majorité des œuvres aujourd'hui présentées à Colmar résulte donc d'une politique volontariste à partir des années 1970. Achat systématique sur le marché des sculptures et peintures gothiques de la région du Haut-Rhin, dont beaucoup ont été créées à Bâle avant la Réforme. Constitution d'un ensemble basé sur la peinture française abstraite d'après-guerre, plus quelques Otto Dix (2). Le même choix que la collection de Jean Claude Gandur, avec des œuvres moins volumineuses. En 1983, l'Unterlinden acquerrait «La Charité» de Cranach, ce qui le faisait passer à la vitesse supérieure. L'institution a ensuite été dirigée par Sylvie Ramond, aujourd'hui à la tête du Musée des beaux-arts de Lyon et qui a failli se retrouver directrice du Louvre. Une dame dont les dents raient le parquet, mais qui a les moyens de ses ambitions. 

Cette obstination a porté ses fruits. Colmar, que gère aujourd'hui Pantxika de Pape, bénéficie d'une réputation de dynamisme. Jean-Paul Person, un journaliste collectionneur dont l'ensemble n'avait pas tout à fait le niveau Paris, s'est du coup mis en contact avec la Société Martin Schongauer (3), qui sert d'Amis au musée depuis 1847. Exposition de sa collection en 2004. Premier don en 2005. Legs complet en 2008. Il y a là, outre une quinzaine de Dubuffet, du Fautrier, du Georges Matthieu, du Lanskoy, du Nicolas de Staël ou du Dufy. Le complément idéal.

De vrais mécènes

Après avoir passé par la cour, sur laquelle donne un agréable café, c'est la plongée dans les ex-bains publics Une exposition temporaire, conçue par les Herzog & DeMeuron, plus Jean-François Chevrier. Je ne m'étalerai pas sur cette présentation, intitulée «Agir contempler». Elle s'effondre toute seule. La chose constitue l'exemple même du fourre-out supposé signifiant qu'on nous inflige aujourd'hui, avec en prime plein de vidéos. 

Je préfère finir avec le financement. Colmar, qui n'est pourtant pas une ville riche (4), a trouvé de vrais mécènes. Outre les habituelles industries se voient cités en tête de liste trois particuliers. Il s'agit du Suisse Thomas Dietschweiler, de Judith et de William Scheider. A ma connaissance, ils n'ont pas demandé de contre-parties. 

(1) Le budget était de 36 millions d'euros en 2012, tout compris.
(2) Otto Dix a été très influencé par Grünewald sous le nazisme, alors qu'il était interdit d'exposition en Allemagne. Il a par ailleurs été prisonnier de guerre à Colmar en 44-45.
(3) Mort en 1491, Martin Schongauer reste «the» artiste de Colmar. Il s'agit aussi du père de la gravure sur cuivre.
(4) A Colmar, 70.000 habitants, un appartement se trouve pour 100.000 euros à vendre. A louer, j'ai vu un 7 pièces plus cuisine et deux salles de bains dans un hôtel particulier du XVIIIe siècle à 1280 euros. Cela donne une idée du niveau de vie.

Pratique 

Musée Unterlinden, 1, rue d'Unterlinden, Colmar. Tél. 0033 89 20 15 50, site www.musee-unterlinden.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h. L'exposition "Agir contempler" dure jusquâu 20 juin.

Photo (Herzog & DeMeuron): Le musée côté Bains avec, au fond et au premier plan, les annexes construites par les architectes bâlois.

Cet article remplace celui sur le Mamco initialement prévu. Il est reporté au mercredi 9 mars. Prochaine chronique le mardi 8 mars. Londres évoque l'Empire britannique. Un sujet assez tabou. 

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