Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COLLOQUE / Genève face à l'art suisse de 1814-1846

La salle d'Uni Bastions peut bien sembler vétuste. Elle l'était déjà quand je la fréquentais, à la fin des années 60. Une pétition circule du reste pour rénover l'intérieur du bâtiment, qui va gentiment sur ses 150 ans. Pour le colloque d'aujourd'hui, l'édifice n'en reste pas moins un jeunot. La Faculté de Lettres propose "Genève, la Suisse et les arts "1814-1846: Les artistes face aux identités nationales". Une pause de réflexion bienvenue dans la déferlante des manifestations marquant la longue, très longue (trop longue?) commémoration du bicentenaire de l'entrée de Genève dans la Confédération. Vous savez que le raz-de-marée a commencé le 31 décembre 1813 et que les eaux ne redescendront qu'en 2015. 

"Il s'agit d'une quatrième rencontre", précise Frédéric Elsig en accueillant les participants. Une trentaine de personnes se connaissant toutes, ou presque. Avec les historiens, nous restons toujours dans la fête de famille, avec les dérives que cela peut supposer. Les Atrides aussi étaient de proches parents. La réunion de ce vendredi 9 mai tournera comme les trois précédentes autour du patrimoine genevois. Il y a eu les collections. Peindre au temps de Calvin. Fred Boissonnas photographe. "Ces journées ont donné lieu à des publications chez Georg. Elles se rattachaient à des thèmes redevenus d'actualité, comme celle d'aujourd'hui."

Le cadre nouveau de la nation 

Mais place aux orateurs! Il y en aura huit, dont une invitée française, Anne-Marie Thiesse. Cette dernière donnera un cadre à une journée ou l'on parlera beaucoup de peinture. Il s'agit avec elle de définir les identités nationales. Un concept nouveau en 1814. Sachez donc, pour abréger, que l'époque connaît un bouleversant transfert. "Le sacré passe du religieux au territorial. Le sol de la patrie se voit investi d'une valeur mystique." Désormais, les rois passent, mais le socle territorial demeure. "La nation remonte à la nuit des temps. Elle s'est auto-engendrée, avec ce que cela suppose de contradictions. L'Histoire se base sur un fondement an-historique." 

Une fois que son public a repris sa respiration, Anne-Marie Thiesse va pouvoir tirer des conclusions. "Cette vision nouvelle engendre de nouveaux besoins de représentations, qui célébreront la patrie et le génie national, symbolisé par les grands faits et les grand hommes." Une volonté qui célèbre et écarte à la fois les arts populaires. "Ceux-ci seront montrés comme merveilleux, certes, mais mourants." Autant dire qu'on pourra s'en servir sans en tenir compte, et surtout sans leur rendre des comptes...

Mythification et mystification 

A cet exposé brillant, mais épuisant, Irène Herrmann, cheville ouvrière du bicentenaire, va ajouter la dimension locale. "Quand j'ai commencé ma thèse sur la Restauration de 1813, on prétendait qu'il n'y avait rien à dire. De tout temps, les Genevois avaient rêvé de devenir Suisses. Ce vœu se voyait réalisé. Les choses ne sont en fait pas aussi simples." Le destin aurait tout aussi bien pu se révéler indépendant. Ou français. "Les Alliés victorieux de Napoléon ont choisi pour eux." La mythification qui a suivi, et qui a en grande partie réussi, tient donc de la mystification. Avec un certain complexe de supériorité. "Les Genevois espéraient moins devenir Suisses qu'ils ne voulaient des Suisses devenant un peu Genevois." 

La suite la journée a pu couler sur cette double source. Martine Hart va expliquer comment les Suisses ont exposé aux Salons parisiens. "Le meilleur endroit pour faire connaître sa peinture." En reprenant les catalogues numéro après numéro, elle a également dénombré les "thèmes helvétiques" traités par des Français. Vincent Chenal abordera la réception. Qui achetait chez nous des sujets historiques? Et qui de vastes paysages alpestres? Les représentations du Mont-Rose ou des orages à la Handeck d'Alexandre Calame possèdent en effet une fonction patriotique. On notera que les sites concernent le cœur de la Confédération, et non sa périphérie comme le Tessin ou le Valais (qui se rattrapera bientôt grâce à son côté réserve d'Indiens).

Le chalet en majesté 

Il fallait parler de sculpture. Grégoire Extermann se fera remplacer par une disciple, qui lira sa communication. La chose situe les limites du genre. N'importe qui peut tenir un micro. Danielle Buyssens sait heureusement transcender l'exercice. A partir de dessins de Rodolphe Töpffer, qui fut à la fois patriote, grand marcheur, créateur de la BD et théoricien de l'art, elle a conçu un spectacle, inter-titré comme un film muet. Le rôle fondamental de l'Alpe sur l'imaginaire suisse se verra ainsi décortiqué en une demie-heure. Vite fait. Bien fait. 

De l'architecture ensuite. Leila el-Wakil traitera du chalet. Si la mode de cette construction de bois deviendra européenne dès 1820, les Genevois préféreront le modèle moins courant de la ferme bernoise, au toit fortement pentu. Une manière comme une autre de se réconcilier avec un dangereux (et querelleur) allié de l'ancienne République. "Montrer la délivrance de Boninard du château de Chillon par le Bernois constituait autrement le seul sujet consensuel possible", rappellera à ce propos Danielle Buyssens.

Une compositrice méconnue 

Un peu de musique pour terminer, puisqu'elle adoucit les mœurs. Irène Minder Jeanneret révélera le rôle méconnu de Caroline Boissier-Butini (1786-1836). Cette dame de bonne famille composait. Son concerto numéro 6 poour piano s'intitule "La Suisse". Il est construit sur le "Ran des vaches". Il existe aussi d'elle des variations l'orgue sur le "Cé qu'è l'aino". La chose traduit une double appartenance. Le patriotisme national est venu se supposer au patriotisme cantonal. 

Voilà. La journée arrive pratiquement au bout. Les actes du colloque paraîtront, si tout va bien, d'ici deux ans. Il faudra d'ici là que les auteurs récrivent, ou remanient, leur contribution. Et qu'ils se fassent tirer les oreilles. Des retards. Encore des retards. Mais qu'est-ce après tout que deux ans au regard de l'Histoire? Photo (DR): Un Mont-Rose d'Alexandre Calame. Le lieu apparaît très patiotique. Le Mont-Blanc est franco-italien...

Prochaine chronique le lundi 12 mai. Venise propose une exposition Fernand Léger parfaite. Petite. Mais tout y est. Un exemple.

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