Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

COIRE/"Solo Walks" fait marcher l'art moderne autour de Giacometti

Crédits: Ernst Ludwig Kirchner, Kunsthaus, Aarau

Une ouverture de musée, c'est comme un feu d'artifice. Il ne suffit pas de lancer quelques fusées et d'allumer des chandelles romaines. L'événement a besoin d'un bouquet final. Une grande exposition, par exemple. Une de celles qu'on ne pourra peut-être plus s'offrir par la suite. Le Bündner Kunstmuseum de Coire n'y a pas coupé. Jusqu'au 6 novembre, il propose dans son second sous-sol «Solo Walks». Une marche en solitaire bien accompagnée. Il y a là toutes sortes de noms célèbres autour de «L'homme qui marche» longiligne d'Alberto Giacometti. 

Tout l'étage ne forme qu'une immense salle. Parler de carré ou de quadrilatère ne tiendrait cependant pas compte de la réalité. Deux cages, celle de l'escalier et celle de l'ascenseur, créent en effet des piliers géants. D'où des cimaises supplémentaires. D'où aussi d'impossibles reculs. Le fameux Giacometti, placé au centre, ne se découvre ainsi que de certains points de vue. Les futurs commissaires devront toujours avoir cette idée dans l’œil. Ils ne pourront pas faire n'importe quoi, même si l'espace peut sans doute se fragmenter avec des cloisons provisoires.

Rousseau et Walser 

La marche, le cheminement, la promenade constituent un bon thème pour un musée entendant lui aussi aller de l'avant. Notons en passant que les trois commissaires (Stephan Kunz, le directeur du musée, Juri Steiner et Stefan Zweifel) n'ont pas envisagé ces manières de se déplacer que sur le plan physique. Le mental joue beaucoup. «La marche modifie la perception.» Il s'agit aussi d'un mouvement de l'âme. Une vitrine littéraire montre les cartes à jouer sur lesquelles Jean-Jacques Rousseau notait ses «Rêveries d'un promeneur solitaire». A côté d'elles se trouvent des micro-textes de Robert Walser. On se souvient que ce dernier est mort le jour de Noël 1956. L'écrivain avait quitté la clinique en secret pour mourir dans la neige, en allant aussi loin qu'il le pouvait. 

L'essentiel de l'exposition se compose cependant d’œuvres d'art, dues à 40 artistes internationaux. Ils ont pour la plupart vécu au XXe siècle, même si des anonymes ont taillé bien avant les saints pourvus d'un bâton de pèlerin ou ce reliquaire d'argent en forme de pied qui prend ici une signification assez peu sacrée. Ce florilège, regroupé par accointances, réunit de nombreuses tendances. Voir s'enfoncer Roman Signer dans de l'eau glacée met face à une performance. Idem en regardant l'actionniste autrichienne Valie Export promener un homme en laisse dans les rues d'une ville des années 1960. Nous restons en revanche dans la peinture classique devant Ferdinand Hodler ou «Der Wanderer» («wandern» signifie en allemand "faire une marche sans but précis"), un Ernst Ludwig Kirchner célèbre de 1922 ayant fini au Kunsthaus d'Aarau.

Land art, art minimal, art brut

Il fallait une place pour le land art. Elle est occupée par un alignement de pierres signé Richard Long. Le minimalisme est représenté avec des carré métalliques créant un cheminement. Il s'agit bien sûr d'un Carl Andre. L'art brut d'Adolf Wölfli tient du labyrinthe. Celui de Louis Soutter d'un défilé fantomatique de créatures créées avec des doigts trempés dans l'encre. Il y a aussi un côté scientifique. Les bandes photographiques d'Eadweard Muybridge, que nous considérons aujourd'hui comme des œuvres d'art, entendaient jadis montrer la réalité de la locomotion humaine et animale. 

La pertinence des choix doit se doubler de celle des relations entre les pièces choisies. Tout fonctionne ici assez bien, d'autant plus qu'il n'existe pas à proprement parler de parcours. Le visiteur avance selon ses envies et ses volontés. Tout le ramène, il est vrai, à la pièce centrale. Le fameux Giacometti, réunissant en lui tous les thèmes abordés. Notons au passage qu'il a fallu trouver un sponsor spécial pour payer l'assurance et le transport de ce grand bronze (qui fait partie de la collection d'Esther Grether), dont la valeur atteint un montant à huit chiffres. Que voulez-vous? Pour attirer des visiteurs, il faut aujourd'hui des œuvres célèbres dont la venue deviendra bientôt impossible en raison des frais galopants. Jusqu'où faut-il marcher dans ce genre de combines?

Pratique 

«Solo Walks», Kunstmuseum, 35, Bahnhofstrasse, Coire, jusqu'au 6 novembre. Tél.081 257 28 70, site www.buendner-kunstmuseum.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Kunsthaus Aarau): "Der Wanderer", peint par Ernst Ludwig Kirchner en 1922.

Prochaine chronique le jeudi 4 août. Petit tour à Aix-en-Provence, entre Turner et Camoin.

 

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