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DOCTORANT EN PHYSIQUE À L’EPFL, ENTREPRENEUR

Ingénieur-physicien et passionné de sciences, Clément développe, entre autres, des technologies quantiques, photoniques, nano et spatiales. Il est actif dans l’innovation et l’entrepreneuriat technologique, en particulier dans le domaine du hardware.


Comment Sophia Genetics devient la première startup suisse dans le top 50 du MIT?

  • "Avec la production de données génomiques, la santé est passée dans l'ère digitale". Jurgi Camblong, CEO de Sophia Genetics.

    Crédits: Markus Spiske
  • "Quand on démarre en Europe, on démarre dans un système qui est de fait très complexe et très prudent. Cette complexité c'est un peu comme un virus qui attaquerait un système immunitaire et plus vous avez de virus et de bactéries qui vous agressent, plus ça renforce votre système immunitaire. Et là c'est un peu la même chose, ces contraintes deviennent des avantages pour celui qui arrive à survivre. Peut-être que ça en tue beaucoup, mais celui qui arrive à survivre aura réussi à créer quelque chose qui peut être déployé partout dans le monde parce que tous les nouveaux challenges auquel vous ferez face en Amérique latine, aux États-Unis ou ailleurs, vous y avez déjà fait face! Je pense que c'est un très gros avantage aujourd'hui pour les sociétés européennes."

    Crédits: John Towner
  • "Pour une future licorne européenne, une des valeurs très importante, c'est déjà la passion. Comme notre CTO le dit: you need to love your job. Lui c'est comme ça qu'il le vit et beaucoup de nos employés le vivent comme ça aussi".

    Crédits: Ian Schneider

Il y a un mois, la Technology Review du MIT dévoilait sa prestigieuse sélection des 50 ‘’smartest companies’’ pour 2017. Sophia Genetics, jeune entreprise vaudoise leader mondial de la médecine basée sur les données y figure 30ième. Depuis le début en 2010, aucune entreprise suisse n’y avait figuré, excepté le géant Nestlé l’an dernier. Sophia Genetics fait aussi partie des seules 6 startups ou sociétés européennes à avoir été sélectionnées cette année. Quelles sont les innovations derrière ce succès? Quelles sont les atouts et difficultés pour les futures licornes européennes? Rencontre avec Jurgi Camblong, co-fondateur et CEO de Sophia Genetics, pour essayer de répondre à ces questions.

Quelle est cette innovation qui vous vaut de figurer dans cette sélection?

Nous sommes dans un domaine (la génomique) qui va révolutionner la santé. Et pour cause il y a cinq acteurs dans ce domaine là qui sont parmis les 50 startups sélectionnées par la Technology Review du MIT cette année: 23andMe (4ième), llumina (22ième), Sophia Genetics (30ième),  Oxford Nanopore (32ième) et Veritas Genetics (45ième).

Avant, il n’y avait pas vraiment de données digitales produites autour des patients pour comprendre l’origine des maladies. Avec la production de données génomiques, la santé est passée dans l'ère digitale. Aujourd’hui grâce à l’information génomique, on peut attaquer ce problème et comprendre l'origine des maladies, autant les maladies héréditaires que le cancer. Le côté digital permet de profiter des effets de réseaux qui sont primordiaux dans l’industrie tech. En effet, en créant un réseau, plus il y a d'utilisateur, plus on résout de problèmes, plus on arrive à avoir une technologie pertinente, et finalement plus on aide l'ensemble des utilisateurs.

Ce qui fait que Sophia Genetics est vraiment unique c'est que nous sommes les seuls à avoir réussi à créer une intelligence artificielle dans le domaine qui aujourd'hui est utilisée pour diagnostiquer des milliers de patients chaque semaine et qui est utilisée en mode SaaS [logiciel en tant que service ou software as a service, N.D.L.R.] ce qui permet vraiment de faire levier sur ce réseau dans la mesure où plus on a d'hôpitaux, plus on a d'utilisateurs, plus on a de profils, plus on doit résoudre de problèmes, plus notre technologie devient pertinente, plus on apporte de bénéfices aux patients finalement 

L’effet d'échelle...

Nous sommes dans une industrie qui est extrêmement complexe, et Sophia Genetics a réussi à décomplexifier l'analyse de ces données. L'alternative, c'est de recruter 10 bioinformaticiens et de leur demander de travailler sur des données un peu comme des singes, un peu en faisant de l'art, donnés par donnés, individuellement, pour créer quelque chose d'intelligent quelque part. La magie de Sophia Genetics c'est que nous avons travaillé avec plus de 320 hôpitaux et que nous avons ainsi été confronté à des problèmes très différents. C’est ce qui nous a permis de construire une technologie qui permet de le faire mieux que chaque hôpital pourrait le faire individuellement même en ayant une équipe équivalente à la nôtre; puisque finalement même en ayant une équipe équivalente à la nôtre qui ne travaille que pour un hôpital, ils ne seront jamais confrontés à l'ensemble des problèmes auxquels nous avons été confronté en travaillant avec ces 320 hôpitaux!

A présent, notre technologie démocratise complètement l'adoption de ces approches, de sorte que même un petit hôpital en Europe de l'Est, en Afrique ou en Amérique latine, puisse s'équiper pour produire ses informations digitales et utiliser notre intelligence artificielle pour rendre les données pertinentes et prendre des décisions médicales tout aussi bien qu’un grand hôpital universitaire suisse, français ou américain. Sophia Genetics, c’est actuellement 10 nouveaux hôpitaux chaque mois, la preuve que maintenant les hôpitaux peuvent vraiment se lancer avec cette technologie pour diagnostiquer soit des gens qui souffrent de maladies héréditaires, soit des gens qui souffrent du cancer, et ce partout dans le monde.’’

L’an dernier (2016) vous donniez une présentation au Hello Tomorrow Summit, grand événement européen dédié aux innovations deeptech qui façonneront le monde de demain. La station F, plus grand incubateur de startups au monde, a été inaugurée à Paris il y a peu de temps. L’innovation et l’entrepreneuriat sont au premier plan en Europe et en Suisse; quels sont les atouts et difficultés pour les jeunes sociétés européennes? Comment faites-vous la différence?

Notre expérience dans la digitalisation des industries réglementées (en particulier b2b - business to business), c’est que l’on va avoir de plus en plus d'applications qui vont faire levier sur des réseaux et qui vont être des activités commerciales (contrairement à des activités seulement de social networks). Dans ce contexte là, démarrer en Europe c'est un énorme avantage.

En fait c'est un énorme avantage parce que finalement ce qui fait le succès d'une société digitale c'est l'adoption et comment elle développe sa technologie au fur et à mesure qu'elle est adoptée. Alors quand on démarre en Europe, on démarre dans un système qui est de fait très complexe et très prudent. Il y a différentes législations, il y a différentes cultures, il y a différents moyens de paiement, de remboursement; et le fait d'être confronté à cette complexité dès le départ vous oblige à développer des processus, à développer une technologie, à développer un business model qui fait que ça doit fonctionner de manière globale.  Vous ne pouvez pas vous contenter de vendre en Suisse ou en France seulement, le marché n'est pas suffisamment grand. Donc cette complexité c'est un peu comme un virus qui attaquerait un système immunitaire et plus vous avez de virus et de bactéries qui vous agressent, plus ça renforce votre système immunitaire. Et là c'est un peu la même chose, ces contraintes deviennent des avantages pour celui qui arrive à survivre. Peut-être que ça en tue beaucoup, mais celui qui arrive à survivre aura réussi à créer quelque chose qui peut être déployé partout dans le monde parce que tous les nouveaux challenges auquel vous ferez face en Amérique latine, aux États-Unis ou ailleurs, vous y avez déjà fait face!Je pense que c'est un très gros avantage aujourd'hui pour les sociétés européennes comparées aux sociétés américaines qui n’ont qu’un seul marché.  

Dans notre cas, de manière plus spécifique, c’était clair dans la mesure où la Suisse n'est pas un marché. C'est 8 millions d'habitants. Nous avons eu la chance d’être bien conseillé par notre conseil d’administration dès le début: très vite après avoir commencé à déployer le premier prototype, au lieu de succomber à la tentation de rester dans notre confort et de maximiser notre performance commerciale en Suisse, on nous a dit ‘NON, maintenant il faut standardiser de manière internationale et donc aller à l'extérieur et montrer que le modèle fonctionne aussi en France ou en Allemagne’. Nous ne savions pas où ça allait fonctionner, c'est juste en tâtonnant, en mettant des commerciaux à droite à gauche que nous avons compris quelles sont les contraintes, comment adresser ça au niveau opérationnel et au niveau technologique.

Pour vous donner une perspective, chaque semaine nous avons 500 réunions face à face avec des clients ou des prospects.  Ces réunions sont l'occasion de récolter de l'information sur les besoins du marché, les problèmes auquel notre technologie fait face pour adresser leurs besoins, et comment nous devons faire nos futurs développements.

Finalement cette complexité combinée avec l'ensemble de ces réunions nous poussent à être très LEAN, c’est à dire à avoir des cycle de développement courts pour intégrer assez rapidement de nouvelles applications sur la plateforme pour pouvoir adresser les besoins qui évoluent continuellement.

C'est un avantage particulièrement important pour les sociétés européennes, même si en réalité c'est une contrainte. Mais c'est une contrainte qui vous rend plus fort.

En revanche, au niveau du financement il y a un gros problème en Suisse...

Pour preuve, à Sophia Genetics nous avons levé près de 30 millions de CHF jusqu'à maintenant; le pourcentage des fonds suisses parmis ces 30 millions est marginal. Nous avons dû trouver des investisseurs britanniques, belges ou français.  

Depuis 6 ans, j’ai vu une évolution incroyable autour de l’écosystème de l’EPFL avec de nombreuses pépites qui ont émergées. Sûrement des sociétés dont le potentiel est encore plus élevé que celui que Sophia Genetics avait à son démarrage. Mais je pense que pour leur succès il faudra deux choses:  

1. L'expérience; d'être entouré par des gens qui l’ont déjà fait, qui n'ont pas peur d'investir pour grandir. En Europe on est souvent influencé par les investisseurs pour aller à la profitabilité. C’est mauvais. Il faut vraiment investir pour grandir, avoir une grande ambition.  C'est pour cette raison qu'il faut des investisseurs qui l'ont déjà fait et qui savent qu'investir dans des équipes de vente ce n'est pas jeter l'argent par les fenêtres et qu’au contraire les ventes c'est le seul département qui rapporte de l'argent et qu'il faut gagner des parts de marché.

2. Lever de l'argent dans de bonnes conditions; aujourd'hui je pense qu'il y a plus d'offres venant des startups qu’il n'y a de VC [venture capitalist, N.D.L.R.] prêts à investir dans la région.  Je pense que le fait qu'il n'y ait pas de VC suisses qui ait investi dans Sophia Genetics et une démonstration puisque nous sommes dans les jeunes sociétés parmi les plus visibles et nous n'avons pas réussi à attirer du capital local dans de bonnes conditions. A tous les fonds VC auxquels je parle je leur dis franchement: venez installer des bureaux à l’EPFL! C'est une mine d'or!’’

Sophia Genetics fait partie des 15 startups recommandées à Obama par Tracxn (s’il venait à se reconvertir en VC) et dans la liste des 50 futures licornes européennes par Tech Tour. Lorsque Sophia Genetics sera une licorne, quelles valeurs voulez-vous garder et cultiver?

Une des valeurs très importante, c'est déjà la passion. Comme notre CTO le dit: you need to love your job.  Lui c'est comme ça qu'il le vit et beaucoup de nos employés le vivent comme ça.

Une deuxième valeur, c'est l'excellence. Toujours essayer vraiment de faire son travail du mieux possible. Il faut aussi apprendre à aller vite, à accepter l'échec, mais toujours en essayant de donner le meilleur possible avec cette passion qui nous habite, le meilleur de soi.

Une troisième valeur: l'ouverture. C'est l'esprit intrapreneurial. Donner à tous la chance de se développer dans la société, d’encourager et motiver a prendre des initiatives.

C’est aussi le côté international. Pour nous c’est très bénéfique dans la mesure où nous avons plus de 30 nationalités au sein de Sophia Genetics.  

Enfin une dernière valeur très importante, c'est d'essayer de toujours concevoir ce que l'on fait en terme de durabilité.  D’ailleurs, Sophia dans Sophia Genetics est inspiré du terme sagesse en grec ancien. Notre idée c'est de faire quelque chose qui rendent le monde plus durable, la santé plus durable. Notre logique derrière c'est qu’il y a énormément de données qui sont produites et nous pouvons les exploiter beaucoup mieux pour le bénéfice de patients aujourd'hui mais aussi pour que ces données puisse aider à d'autres patients demain. Enfin, on peut imaginer rendre tout le système de santé plus efficace à long terme.

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