Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINQ ANS/J'ai débuté cette chronique le 22 mai 2013. Mes impressions après 2500 articles

Crédits: Gabriel Asper

C'était le 12 mai 2013. Un dimanche. J'assurais à la «Tribune de Genève» l'édition, les pages Culture et, pour faire bon poids, je signais l'éditorial. J'avais ainsi donné un gros article sur la première «Nuit» genevoise, qui m'avait semblé une bien petite chose. Vers onze heures du soir, c'était terminé. J'avais décidé que d'après mes calculs (un peu moins précis que ceux de la NASA), j'étais arrivé au jour de ma retraite. Le temps de ranger mes affaires et j'ai pris l'escalier de sortie à minuit. Je n'ai perdu aucune chaussure au passage. Nous ne sommes pas dans «Cendrillon». Et je ne suis jamais revenu à la rédaction. 

Ma mise au rancart sera demeurée courte. J'avais rendez-vous le lundi 13 mai à 12 heures sur la terrasse du Remor avec Stéphane Benoît-Godet, qui dirigeait alors «Bilan». J'avais connu Stéphane comme stagiaire à la TG. Nous étions toujours resté en contact, même si je suis à mon avis nettement plus facile à joindre que lui. Il m'a immédiatement proposé de tenir, en tant qu'«expert», une chronique pour «Bilan». En ligne, bien sûr. Il n'y avait pas là de quoi m'impressionner. Afin de distraire mes dernières années à la TG, où il fallait «parler de ce dont les gens parlent», je m'étais lâché sur le site du journal en racontant d'autres choses à d'éventuels lecteurs. Stéphane m'a demandé «au moins un article par semaine». J'ai l'impression que pour lui c'était beaucoup. Pour moi, autant demander à un boulimique de se contenter des amuse-gueules! Je lui en ai donc illico proposé un par jour, dimanches compris. Il a dit oui. Je ne vois pas du reste comment il aurait pu dire non.

Débuts avec le Musée Rath 

Neuf jours plus tard, le 22 mai, je signais mon premier article pour «Bilan». C'était sur l'exposition Migros au Musée Rath, dont la vedette était un congélateur géant. Un premier rapport avec le Musée d'art et d'histoire, avec lequel je suis resté depuis en froid. Je me sentais en rodage. Il fallait trouver une longueur, un rythme et surtout un ton. «Proche du lecteur», m'avait suggéré Stéphane. «Confidentiel», ai-je vite interprété. J'allais tout dire sur un ton badin. Me déculotter en public ne m'ayant jamais posé problème, j'irais de l'avant. J'élargirais les beaux-arts jusqu'à l'outrance avec du patrimoine, de la mode, des livres ou de l'histoire. Mon champ d'action embrasserait Londres, Paris, Rome ou Bruxelles. Il y aurait bien évidemment une rubrique locale, comme dans un vrai journal. Genève et Lausanne. Je ne peux pas dire qu'ici les enjeux me passionnent toujours. C'est parfois petit. Vraiment petit. Il y a des jours où j'ai envie de dire au début du texte «notre village», comme dans les albums d'Astérix. 

Il y a eu depuis environ 2500 chroniques, alors que «Bilan» a passé depuis plusieurs années dans les mains maternelles de Myret Zaki. J'ai débordé sur mes débordements. Nous en arrivons aujourd'hui à une moyenne d'un article et demi par jour. C'est qu'il y a énormément à dire et très peu de gens pour le faire. La part vouée aux beaux-arts a fondu dans les quotidiens, qui ont eux-mêmes bien maigri en cinq ans. Le peu que je lis sous d'autres plumes locales me semble insuffisant. Il n'est plus question que de grands événements publics. Les seules dissidences par rapport à l'audimat vont dans le sens du contemporain. Tourné vers l'avenir, ce qui constitue dans son cas une belle preuve de confiance, «Le Temps» ne souligne ainsi plus que l'émergent. Je sais que je ne le fais pas assez. Avec moi, tout reste très classique. Question de génération. D'éducation. De goût aussi, finalement. Il faut opérer des choix. Il y a trop de tout partout. Alors autant se faire plaisir. Et puis pourquoi refaire ce que les autres font déjà?

Aucune objectivité requise 

A la longue, et j'espère bien que ce n'est pas fini, je pense qu'une telle chronique finit par ressembler à un autoportrait. On y met beaucoup de soi. J'émets par conséquent des jugements, ce qui ne se fait plus beaucoup en nos jours de consensualité (si si, le mot existe même si mon dictionnaire web ne le connaît pas!). Il ne s'agit pas de se montrer tiède. De rester impersonnel. Je sais que le journaliste doit avant tout informer, avec ce que cela suppose d'objectivité. J'en ai souffert pendant ma carrière. Je peux bien vous faire maintenant un aveu à ce propos. Je suis persuadé que l'objectivité n'existe pas. En matière de beaux-arts (où les enjeux politiques et moraux demeurent tout de même faibles!), il y a le goût de l'époque. Les cautions intellectuelles à la mode. Le «leadership» de quelques personnes. On pense au mieux «à la manière de» et au pire pas du tout. Je ne donnerai pas de noms. 

En cinq ans, je vous aurai donc parlé de choses diverses sur un ton fatalement prescripteur. Que voulez-vous? J'ai envie de faire aller. J'aimerais bien retenir aussi, même s'il faut se montrer tolérant. Ceux qui aiment ont toujours raison. Il y a bien sûr des expositions ou des livres dont je regrette de n'avoir pas parlé. Il ne s'agit pas d'une censure. J'incrimine la floraison d'événements toujours plus nombreux, dont nombre me paraissent superfétatoires (j'ai de beaux adjectifs, quand je veux). Comme la littérature ou le cinéma, les beaux-arts répondent à l'affaissement de la demande par l'augmentation de l'offre. Surtout dans le domaine public. Une véritable diarrhée, avec des subventions comme laxatifs. D'où des expositions sans visiteurs. Parfois de manière injuste.

Un bonus personnel

Plus de 5000 signes déjà... Il est temps pour moi de conclure. Je dirai que j'ai vu ces cinq années comme une sorte de bonus personnel. Tout aurait pu s'arrêter le 12 mai 2013. J'aurais pu ne pas déjeuner avec Stéphane Benoît-Godet. Madame Zaki aurait pu décider de ne pas continuer. Une lassitude aurait pu s'installer. Je vous avouerai du reste qu'il y a des jours où je n'ai pas très envie d'écrire. Heureusement qu'une chronique tient un peu des exercices du pianiste ou du violoniste, avec ce que cela suppose de fausses notes. Ces exercices offrent au moins le bénéfice de ne pas être sonores. J'y vais un mot après l'autre. Tant mieux si cela veut dire quelque chose à la fin. Autrement, tant pis. De toute manière, il n'en reste rien le lendemain. Croyez-moi ou non. Il y a d'innombrables textes que j'ai complètement oubliés.

Photo (Gabriel Asper): Moi, vers 2012. J'aime bien cette photo, qui a toujours été refusée partout où j'ai tenté de l'imposer.

Prochaine chronique le mercredi 23 mai. Le Musée de Baltimore veut vendre Warhol ou Rauschenberg pour acheter des oeuvres de Noirs et de femmes.

 

 

 

 

 

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