Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINEMA/Wiseman à la National Gallery

Le plus petit des grands musées européens, avec son jumeau à Edimbourg. Frederick Wiseman a choisi la National Gallery de Londres pour poser sa caméra en 2012. A vrai dire, comme il l'a expliqué dans un entretien, c'est l'institution qui est venue à lui. Aujourd'hui âgé de 84 ans, le documentariste américain a rencontré l'un de ses membres influents sur une piste enneigée suisse. A bâtons (de ski) rompus, il s'est vu proposer dans une conversation l'idée d'un tournage dans ce lieu bien gardé. Il fallait juste l'accord de gens hauts placés. Obtenu. Le cinéaste s'est donc installé durant douze semaines à Trafalgar Square. 

Wiseman travaille lentement. Le montage lui prend un temps infini. C'est qu'il lui faut choisir! Quelles scènes retenir parmi les 170 heures de "rushes" tournés? Le réalisateur a certes l'habitude des films longs (sept heures pour "Domestic Violence", sur les femmes battues de 2001-2002), mais tout de même. Il n'entendait pas dépasser ici les trois heures de projection. C'est ainsi que "National Gallery" a été vu cette année seulement à Cannes et à Venise, avant de débouler dans les salles. Paris lui en a accordé généreusement au départ une demi douzaine. A Genève ou à Lausanne, la sortie reste inévitablement très intime.

Aucune intervention 

Wiseman a travaillé selon ses habitudes. Pas de commentaire. Aucune intervention sous forme de question. Des séquences longues, montrant la totalité (ou presque) d'un échange verbal. Ces scènes se voient simplement juxtaposées. L'Américain s'interdit les effets et les traficotages. Par rapport aux œuvres de ses débuts comme "Welfare" (1975) sur la sécurité sociale américaine, ou "Juvenile Court" (1973), sur la Justice pour adolescents, le cinéphile notera cependant une évolution. A l'image granuleuse, en noir en blanc, a succédé une belle photo en couleurs. Wiseman se permet des incises. Gros plans de visiteurs. Détails de tableaux. Il s'agit d'un cinéma rendu accessible aux spectateurs habitués aux plans de quatre secondes des long-métrages de fiction actuels. 

Quel est ici le sujet? La vie du musée, avec ses discussions, parfois dures, portant sur les restrictions de budget entraînant des suppressions d'emplois ou sur l'utilité de descendre de son piédestal pour accepter de participer à une manifestation populaire caritative. L'élitisme pointe parfois, crime devenu capital. Mais la question des concessions n'en apparaît pas moins essentielle. Jusqu'où aller afin d'accroître son public et ses revenus? Il est permis de penser que le Louvre ou le Victoria & Albert dérapent parfois. Mais les pressions deviennent fortes. Le spectateur voit le directeur Nicholas Penny (qui a démissionné en juillet 2014) défendre une position traditionnelle. Notons que son nom et sa fonction ne figurent pas sur l'écran. Aucun intervenant se verra nommé. Nous ne sommes pas à la télévision. Autre élitisme...

Comment transmettre? 

L'essentiel de "National Gallery", qui est un film magnifique, ne se situe pourtant pas là. Il est surtout question de transmission. Qu'est-ce que des peintures, datant par règlement des origines à 1900, ont encore à nous dire? Comment faire passer le message? A qui? Les scènes les plus nombreuses montrent donc des conférenciers (qui sont dans la plupart du temps des conférencières) faisant entrer les auditeurs dans un tableau. Tout au début du film, la plus douée d'entre elles explique un polyptyque italien du XIVe siècle à fond d'or. "Imaginez le dans une église sombre, éclairé à la lumière vacillante des bougies. Votre vie est courte. La mort rôde partout. Vous ne savez ni lire, ni écrire. Vous savez qu'il s'agit d'une image, bien sûr. Mais elle possédera un instant, pour vous, quelque chose de plus." (1) 

Les gens écoutent. Très distingué, l'anglais reste accessible. Les Anglo-saxons n'ont pas ce goût du verbiage universitaire qui pourrit l'univers latin. Il s'agit, même chez ceux sortant d'Oxford ou de Cambridge, de véhiculer un discours simple. Tout le monde saisit du coup le travail du restaurateur Larry Keith. Il faut avoir vu l'homme décortiquer un portrait équestre de Rembrandt, dont il montre la radiographie. Oui, en dessous il y en a un autre, avec le même personnage dans un sens différent. Cette peinture cachée ne doit pas réapparaître lors de ses interventions. Toutes réversibles. "De nouvelles générations doivent pouvoir effacer en quinze minutes ce qui nous aura pris des centaines d'heures."

Au centre, les collections 

On constate ainsi que les collections (même si l'on assiste au montage de l'exposition "block-buster" sur Léonard de Vinci) restent au centre des préoccupations. Avec ce qu'elles supposent de réflexion. De travail scientifique. De goût de l'enseignement. Il s'agit de faire partager un trésor commun. Une attitude qui tend parfois à se perdre ailleurs, au milieu des chiffres comptables ou des grands projets fumeux. Wiseman, qui ne juge pas davantage qu'il n'intervient, a su le montrer. Reste-t-il tout fait neutre, cette fois? La question se pose. Le spectateur sent, devant ce travail à l'ancienne pouvant sembler d'arrière-garde, pointer un regard sympathique. 

(1) Je reconstitue bien sûr le discours, par ailleurs beaucoup plus long.

Photo (tirée du film): Performance entre deux tableaux du Titien. Le musée s'ouvre à d'autres formes artistiques.

Prochaine chronique le jeudi 30 octobre. Le Musée Jenisch de Vevey met des créateurs contemporains en contrepoint d'Albert Dürer.

 

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