Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/Star du cinéma d'après-guerre, Suzy Delair fêtes ses 100 ans

Crédits: DR

«Elle habitait Sévi-i-lle
et dans toute la vi-i-lle
c'était la plus habi-i-le
de toutes les gitanasIl y en avait d'plus be-e-elles...»

J'arrête là. Les plus âgés d'entre vous (ou les plus cinéphiles) auront reconnu le «Petit tralala» chanté par Suzy Delair. La chanson ouvre «Quai des Orfèvres» d'Henri-Georges Clouzot. Sorti en 1947, le film reste un classique du cinéma français de l'immédiat après-guerre. Dans le rôle de Jenny Lamour, Suzy faisait sensation en chantant cette espagnolade suggestive écrite par Henri Hornez et mise en musique par Francis Lopez. La scène la montrait découvrant la mélodie, puis la répétant dans un théâtre glacé, avant de se terminer le soir de la première avec un public populaire électrisé. L'actrice se livrait alors à des déhanchements jugés coquins. Un pouf sur son arrière-train amplifiait le geste. J'ai découvert un jour qu'il était mauve, ce que ne montrait pas une photographie en noir et blanc. C'était une création de Jacques Fath, grand couturier de ces années-là. 

Eh bien, le 31 décembre ou le 1er janvier, on ne sait plus très bien, Suzy Delair va fêter ses 100 ans! Pour tout dire, j'avais prévu cet article l'an dernier à la même date. Sa biographie donnait alors une date de naissance au 31 décembre 1916. Après avoir enquêté aux archives du XVIIIe arrondissement, «registre VIIR66, feuille 104», le quotidien «Libération» a cependant dénoncé l'erreur à la dernière minute. Susanne Pierrette Delaire avait vu le jour le 1er janvier 1918. J'ai lu depuis «31 décembre 1917». Il est vrai qu'on a souvent la tête ailleurs les soirs de réveillon, même si celui-ci se situe au pire de la Guerre de 1914.

Lancée par Clouzot 

Parisienne, délurée, forte en gueule, Suzanne a commencé par la chanson. Des débuts difficiles, en dépit du soutien ponctuel de Mistinguett ou de Suzy Solidor. Elle a parcouru tous les music-halls miteux de France, et il y en avait à l'époque beaucoup, avant de faire la bonne rencontre en 1938. C'était celle de Clouzot, qui restait scénariste. Ils vont se mettre en ménage. Cohabitation difficile. «Le feu s'entend mal avec le pétrole» devaient dire plus tard leurs intimes. Le couple tiendra néanmoins dix ans. Clouzot finira par imposer sa compagne pour deux films sous l'Occupation. Ce sera «Le dernier des six» en 1941 et «L'assassin habite au 21» en 1942, où elle donnera la réplique à Pierre Fresnay. Clouzot réalisera ce second long-métrage lui-même. 

Les Delair-Clouzot sortent amochés de l'Occupation. Elle a fait partie du voyage à Berlin des acteurs français. Il a tourné «Le corbeau», accusé de flétrir le pays. «Quai des Orfèvres» marque leur retour en grâce après l'Epuration. C'est un chef-d’œuvre rageur et méchant sous ses apparences de polar classique. Il s'agit aussi d'un témoignage étonnant sur un pays relevant à peine du désastre. Nous sommes dans un Paris archaïque et meurtri, avec des music-halls sans âge bientôt appelés à disparaître.

Un court triomphe 

Pour Suzy, c'est un triomphe. Tout le monde la veut. Elle n'opérera pas toujours les bons choix. D'où une trajectoire cinématographique assez courte, dont il faut retenir «Pattes blanches» de Jean Grémillon en 1949, «Atoll K» avec Laurel et Hardy (ce fut leur dernière apparition) en 1951 et «Lady Paname» mis en scène par le dialoguiste Henri Jeanson en 1950. Un festival de bons mots. En 1954, on peut cependant estimer que le rideau est tiré. Si Suzy ne quittera pas la scène, de théâtre comme de cabaret, elle ne tournera pratiquement plus. 

La volcanique actrice, à la solide réputation d'emmerdeuse (1), aura ainsi incarné un moment. Celui qui va de la Libération à la Reconstruction. Dès que la machine se sera remise en marche, aboutissant aux «Trente glorieuses» économiques, la France se cherchera une nouvelle tête d'affiche. Une fille plus hollywoodienne, blonde si possible comme Lana Turner ou Betty Grable. Ce sera Martine Carol, qui tiendra elle aussi cinq ou six ans. Une femme aussi fragile que Suzy se montre solide. Dommage que les producteurs n'aient pas su comprendre son potentiel. Ses seules apparitions marquantes  se situeront chez Marcel Carné («Du mouron pour les petits oiseaux», 1963) ou Luchino Visconti («Rocco et ses frères», 1960). Il n'y aura plus rien pour le grand écran après «Les aventures du Rabbi Jacob» de Gérard Oury en 1973.

Et la doyenne est... 

Aujourd'hui ou demain, Suzy Delair, qui vit depuis quelques années dans une maison de retraite après avoir quitté son appartement de la rue de Varennes, appartiendra au club, toujours plus rempli, des centenaires du cinéma. En France, elle rejoint Yvette Lebon, Paulette Dubost, Danielle Darrieux aujourd'hui toutes trois décédées. Elle n'est pourtant pas la doyenne absolue. Ce serait, si j'ai bien cherché, une certaine Renée Simonot, âgée de 106 ans. Cette dernière demeure cependant essentiellement connue comme la mère de Catherine Deneuve...

(1) Pour l'avoir rencontrée à la fin des années 1970, je confirme. Mais d'enquiquineuse finalement sympathique.

Photo (DR): Une image publicitaire pour «Quai des Orfèvres» en 1947. La scène n'existe pas dans le film.

Prochaine chronique le lundi 1er janvier. L'Accademia de Venise a 200 ans. Une superbe exposition raconte ses débuts.

 

 

 

 

 

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