Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/Pathé a sa fondation à Paris

C'est spectaculaire. Encore faut-il franchir le seuil. Ouverte à Paris le 9 septembre, la Fondation Pathé se cache en effet sous un enveloppe traditionnelle. Pierres de taille. Il était clair qu'on n'allait pas démolir, avenue des Gobelins, l'ancien cinéma Le Rodin. Il portait son nom en hommage au sculpteur. Le futur auteur de "L'âge d'airain" ou des "Bourgeois de Calais" en avait décoré la façade à la fin des années 1860. Travail alimentaire. 

Convoqué par Jérôme Seydoux, qui a racheté l'empire Pathé pour un milliard de francs français en 1998, Renzo Piano s'est donc fait discret. L'architecte a imaginé une sorte d'énorme boyau intérieur. Ont pu s'y loger quatre étages, en plus du sous-sol destiné aux projections. Il faut dire que le patrimoine de la maison, en partie reconstitué, se révèle énorme. Outre les archives, qu'il a fallu trier et ranger, il y a la collection d'appareils, confiée à Anne Gourdet-Mares. "Nous avons dû tout acheter", confie cette dernière. "Il ne restait pratiquement rien. Nous devions pouvoir raconter l'histoire d'une maison qui s'est davantage intéressée à la technique qu'à la production de films."

Une firme à l'histoire complexe 

Une longue histoire... Pathé est né en 1896, un an après la première projection cinématographique. La firme, que caractérise un coq supposé gaulois, est due au coup de foudre de Charles Pathé et de ses frères pour la nouvelle invention. Ils se lancent en filmant de très courtes bandes qu'achètent, puis louent des forains en plus d'un appareil de projection. Pathé et sa rivale, la Gaumont, dominent le monde jusqu'en 1914, avec leur flot de pellicule vierge et leur avalanche de produits finis. Il faudra la guerre pour que les Etats-Unis s'imposent (presque) sans partage. 

La suite apparaît extrêmement agitée. L'empire vacille, se vend, se rachète, se reconvertit. Il revient ainsi à la production entre 1929 et 1935 avec Pathé-Nathan, une firme qui fait bientôt l'objet d'attaques antisémites. "Mais c'est surtout les marchés secondaires qui intéressent Pathé", explique Anne Gourdet-Manes. "Pathé fait entrer le 7e art dans les campagnes avec Pathé-Rural et ses films projetés en 17,5 millimètres. Il entre dans les famille bourgeoises grâce à Pathé-Baby, qui utilise le format 9,5 millimètres. Suit toute une série d'appareil domestiques, jusqu'à ce que la TV l'emporte définitivement dans les années 1960."

Projections en musique au sous-sol 

Formée avec de gros moyens (Jérôme Seydoux pèse 1,2 milliard d'euros), la collection se révèle magnifique. Elle se développe encore. "J'ai rendez-vous tout à l'heure avec un couple qui doit venir me montrer un objet susceptible de nous intéresser." Cet ensemble reste séparé des films: 10.000 en catalogue, dont 9000 muets. Déposés en cinémathèque, restaurés, ceux-ci se voient projetés en alternance au sous-sol. Un jeune pianiste (21 ans) les accompagne au piano. "Je les vois tous avant. J'ai suffisamment de métier pour improviser, mais j'ai besoin de me faire une idée avant de me lancer." Outre les court-métrages primitifs, parfois coloriés au pochoir, il y a là de longues superproductions. "Germinal" (1914) d'Albert Capellani (1874-1931) dure deux heures quarante-cinq. "Quatre-vingt treize" (1921), du même, deux heures trente. 

Ce n'est pas tout! La Fondation, créée en 2006, entend aussi montrer des affiches anciennes. Il a aussi fallu retrouver certaines pièces. Renzo Piano a su créer une ambiance agréable. L'homme se montre plus ou moins inspiré, on le sait. En Suisse, la réussite de la Fondation Beyeler se voit ainsi contredite par le ratage du Paul Klee Zentrum. Disons que l'Italien se révèle ici en pleine forme.

Un quartier patrimonial 

En face, un cinéma s'apprête aussi à prendre son envol. Il ne s'agit pas d'une des multiples salles de la firme Pathé, qui s'occupe aujourd'hui surtout de distribution et de programmation. "Nous n'avons rien à voir avec lui", précise Anne Gourdet-Manes, "même s'il s'agit aussi d'un lieu voué à la programmation du patrimoine." L'image sur la façade de cet endroit en devenir montre ainsi, revu par un artiste contemporain, le couple Barrault-Arletty dans "Les enfants du paradis". On est vraiment dans la conservation et la préservation, par ici. Quelques blocs plus loin, dans des maisonnettes remontant parfois au XVIIe siècle, il y a le Mobilier national!

Pratique

Fondation Pathé, 73, avenue des Gobelins, Paris, site www.fondation-jeromeseydoux-pathe.com Photo (DR) Les archives à l'intérieur du boyau imaginé par Renzo Piano.

Prochaine chronique le dimanche 12 octobre. Egon Schiele affronte Jenny Saville au Kunsthaus de Zurich.

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