Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/Michèle Morgan s'éteint à 96 ans après une carrière très bourgeoise

Crédits: Ted Reed/London Film, 1947

Elle a incarné un cinéma français, dit «de qualité». Michèle Morgan, qui vient de mourir à 96 ans, aurait mérité mieux que d'incarner les élégantes bourgeoises blondes, à l'élégance sage. Il y avait de la braise sous la cendre. Francis Ford Coppola raconte du reste volontiers que la scène ayant le plus émoustillé sa jeunesse était celle où la Française se retrouvait en 1953 couchée en soutien-gorge blanc sur un lit crasseux dans «Les ambitieux» (tiré de «Typhus» de Sartre par Yves Allégret). Une telle tenue restait formellement interdite par la censure hollywoodienne. 

Simone Roussel était très vite devenue Michèle Morgan, un nom plus charismatique, dans le cinéma français d'avant-guerre. Lancée à 17 ans par «Gribouille» de Marc Allégret (le frète d'Yves) en 1937, elle avait littéralement explosé dans «Quai de brumes» de Marcel Carné l'année suivante. On se souvient de son ciré et de son béret. Puis de l'étreinte avec Jean Gabin. C'était le temps où les apparitions légendaires exigeaient le costume approprié.

Passage à Hollywood 

Michèle avait au propre comme au figuré mal tourné par la suite avec quelques longs-métrages médiocres. Puis la guerre l'avait amenée à Hollywood. La Mecque du cinéma ne sut pas trop qu'en faire, même si elle devint la partenaire d'Humphrey Bogart dans l'extravagant «A Passage to Marseilles» (1944) de Michael Curtiz, qui enchevêtrait les retours en arrière. Elle s'y maria donc (à Hollywood, pas à Marseille) avec Bill Marshall. Eut un enfant, Mike Marshall. Le début d'un drame conjugal à épisodes comme les aime la presse du cœur. 

Le retour en Europe après 1945 se fit simultanément à Paris, Londres et Rome. La première ville lui offrit un film surgelé où elle incarnait dans la neige une aveugle protestante imaginée par Gide. «La symphonie pastorale» de Jean Delannoy est devenu insupportable. L'Angleterre ne lui apporta pas grand chose. Cinecittà lui offrit en revanche un bon film en péplum, «Fabiola» d'Alessandro Blasetti, et un second époux, Henri Vidal. Là aussi, tout ne se passa pas comme prévu. L'acteur se droguait. Il en mourra en 1959.

Trop respectable 

Les années 50 virent Michèle Morgan au faîte de sa popularité et au plus creux de l'inspiration de ses réalisateurs. Même «Les grandes manœuvres» de René Clair a pris un méchant coup de vieux. Momifiée par la respectabilité, l'actrice alla ainsi de film en film jusqu'à ce que la Nouvelle Vague noie sa carrière. Il fait aussi dire que les célèbres yeux bleus de l'actrice étaient flattés par le noir et blanc. La couleur révélait un visage sans magie, en dépit des fonds de teint. Michèle fit aussi de mauvais choix. Il ne fallait pas refuser "La Notte" de Michelangelo Antonioni... 

Michèle se retira pratiquement des écrans au milieu des années 60. Elle avait alors la quarantaine. La retraitée créa des collections de mode. Bon chic bon genre. On la vit un peu au théâtre. Assez bonne, du reste. Et puis, il y avait la peinture. Abstraite. Sa passion. Plus une discrète liaison avec Gérard Oury, le metteur en scène qui accumulait les succès commerciaux avec Louis de Funès. L'oubli aurait dû venir, d'autant plus que Michèle Morgan n'avait plus rien de mythique. De douloureuses affaires familiales l'ont ramenée il y a quelques années sur le devant de la scène. Dans la vie réelle, les scénarios peuvent se révéler plus mélodramatiques encore qu'au cinéma. 

Photo (Ted Reed, London Films, 1947): Michèle Morgan, version glamour. Elle tournait alors à Londres «Fallen Idol» de Carol Reed.

Texte intercalaire.

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