Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/Michael Cimino, la seconde mort d'un auteur tué par le système

Crédits: DR

Il faut mourir au bon moment. C'est une question de «timing». Michael Cimino aura raté sa sortie, à moins que sa discrétion fasse partie d'un mythe crépusculaire. Rien de solide en France, où le seul vrai article semble avoir été signé par Didier Péron dans «Libération». A-t-on aussi idée, sous nos latitudes, de disparaître en même temps que Michel Rocard, Elie Wiesel et Yves Bonnefoy? Le premier restait un mastodonte politique, du moins outre-Jura. Le second était une question de conscience. Le troisième faisait bien dans le décor (grand écrivain, poète, critique...). Les «nécros» devaient en plus être prêtes depuis longtemps dans les bonnes rédactions (1). 

Mais Michael Cimino... Tout d'abord, son nom dit-il encore quelque chose au public de moins de cinquante ans? Sans doute pas. L'Américain a tourné son dernier long-métrage il y a juste vingt ans ("The Sunchaser"), et ce n'était de loin pas son chef-d'oeuvre. Né en 1939 (ou en 1943, on ne sait plus trop), l'homme demeure le «wonder boy» de la fin des années 70. Une époque lointaine. Hollywood ne visait pas encore le seul «entertainment», autrement dit le divertissement, avec une multiplication d'effets spéciaux faisant office de grand art. Il y restait possible de tourner, avec de gros budgets, des films difficiles, sur des sujets parfois pénibles. Les années 70 resteront (du moins pour le moment) la dernière époque intellectuelle du cinéma commercial.

Le coup des Oscars

Cimino a donc peu tourné. Moins de dix titres. Tout avait bien commencé avec un polar produit par Clint Eastwood, «Le Canardeur» (1974). Puis était venu son opus majuscule, «Voyage au bout de l'enfer». C'était en 1978. Un récit très dur sur la guerre du Vietnam sur place, puis ses conséquences psychiques sur les combattants de retour. Trois bonnes heures de projection. La révélation d'une certaine Meryl Streep. Et surtout cinq Oscars. La pire chose qu'il puisse arriver à un réalisateur. L'Oscar sanctifie, mais il paralyse surtout à la manière d'un Prix Goncourt. Que faire après? 

Après, ce sera pour Cimino une offre d'United Artists. Un western colossal, sur lequel il aurait un contrôle total. «La Porte du paradis» deviendra en 1980 l'un des pires fours qu'ait connu le cinéma américain d'après-guerre avec le «Coup de coeur» de Francis Ford Coppola (1981). Un tournage abominable. Un budget quintuplant pour arriver à 40 millions de dollars, ce qui semblait à l'époque monstrueux. L'échec critique total aux Etats-Unis. Une polémique traitant le cinéaste de gauchiste. Des salles désertes. Un remontage incompréhensible, en dépit des promesses. Les producteurs bientôt en faillite. Le film ne sortira discrètement en Europe dans sa version originelle qu'en 2012.

Une courte trajectoire 

«La porte du Paradis», qui demeure un beau spectacle avec quelques séquences extraordinaires, va faire de Cimino un nouvel Erich von Stroheim. Un second Welles. Comprenez par là un homme exclu pour cause de mégalomanie. Un personnage dangereux, à qui il ne faut surtout pas confier une caméra. Et en plus, contrairement à Stroheim et Welles, Cimino n'était pas acteur. Ce sera donc le silence jusqu'en 1985. Sort alors sa dernière réalisation importante, «L'année du dragon». Michey Rourke, encore présentable, y incarnait un flic luttant contre les mafias chinoises. Une jolie occasion de se faire traiter de raciste pour Cimino par certains lobbies américains.... Fin de parcours. Plus que des broutilles, dont un roman traduit en 2001, «Big Jane». 

Tout cela amène à de sombres réflexions. C'est quoi, une carrière de cinéaste, aujourd'hui? Si un auteur parvient à percer, ce qui semble toujours plus difficile, c'est la plupart du temps pour une courte trajectoire. Rien à voir avec la filmographie d'un John Ford ou d'un Raoul Walsh, qui commencent pendant la guerre de 14 et terminent au milieu des années 60. Ces gens-là tournaient deux films par an, bien davantage encore au temps du muet. Il y avait les merveilles, les produits corrects et quelques ratages, vite oubliés. Un cinéaste donnait ses oeuvres comme un pommier produit des pommes. Certaines récoltes se révélaient supérieures à d'autres, mais le fruit n'en restait pas moins consommable la plupart du temps. Le ver avait été bien traité.

Et pendant ce temps... 

Et puis la machine s'est grippée, avec la mise au pas économique, puis la disparition des studios créant, distribuant et programmant ses films dans ses propres salles. Il y avait la télévision, bien sûr, mais pas que ça. Chaque film s'est mis à devoir être rentable pour lui-même, alors qu'avant le bilan se faisait par saison, en équilibrant les machins commerciaux et les sujets ambitieux. Un George Cukor a encore pu tourner de 1931 à 1981. La suite s'est révélée plus chaotique (regardez Coppola), avec l'exception (parce qu'il en faut bien une) de Steven Spielberg. Les cinéastes partent comme des fusées. Ils explosent de même manière. Puis ils retombent tout aussi vite, même en Europe. 

Que deviennent les rejetés? Ceux dont le nom dit de moins en moins de chose? Mystère. Qu'a fait Michael Cimino pendant ces vingt dernières années? Lire des romans russes, comme dans sa jeunesse? Nul ne le sait. Personne ne le saura jamais, sans doute, à moins qu'un écrivain se mette à la tâche comme Simon Liberati pour «Jayne Mansfield 1967» (Grasset, 2011). La vie des «has-been» n'intéresse personne, à part quelques intellectuels fascinés par l'échec. Nous sommes à l'époque des «people» et des «success stories». Elles admettent quelques trous d'air, il est vrai. Mais la chute reste encore ici le meilleur moyen de rebondir. Souriez, vous êtes filmés.

(1) La disparition d'Abbas Kiarostami, l'Iranien, a en revanche fait la Une depuis.

Photo (DR): Michael Cimino dirigeant Robert de Niro pour "Voyage au bout de l'enfer" en 1978. Une des rares images où le réalisaeur n'arbore pas de lunettes de soleil.

Prochaine chronique le jeudi 7 juillet. Retour à Venise pour du verre d'architecte. Plus le verre à Lausanne.

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