Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA / Mes nuits avec Betty Grable sur Youtube

Des projecteurs balayant un logo jaune. Pas besoin d'en dire davantage, vers 1942, aux spectateurs avalant leur première gorgée de pop-corn. Il s'agit d'un film de la 20th Century Fox, née en 1934 de la fusion de la vieille Fox du muet et de la jeune 20th Century, menée par le sur-dynamique producteur Darryl F. Zanuck. La firme vient de faire une sorte d'OPA sur le Technicolor, un procédé coûteux qu'elle porte à son paroxysme. Impossible de faire plus pétard dans les rouges et les bleus que les comédies musicales produites à un rythme accéléré. Seuls les "musicals" interprétés par la patineuse Sonja Henie (je vous recommande "Sun Valley Serenade") resteront en noir et blanc. Comment allumer les spots requis sans faire fondre la glace? 

Voilà qui tombe bien! De nombreux "musicals" de la Fox vont et viennent sur Youtube (voir texte en-dessous). Les internautes peuvent ainsi voir des films complets, en v.o., souvent dans d'excellentes copies. Les longs-métrages les plus anciens restent sans couleurs. Tout s'effectue  en plusieurs étapes. En 1937, la Warner abandonne la comédie musicale. La MGM ne s'y est pas encore vraiment mise. Il existe donc une place à prendre. La Fox, qui produisait jusque là de petites bandes bon marché, aux numéros souvent miteux, va donc se déployer sur un grand pied. Le galop d'essai est "Alexander's Ragtime Band" en 1938 (un petit chef-d’œuvre), qui fait une superstar de la roucoulante Alice Faye.

Blondes toujours

Ce film constitue une matrice. Les stars Fox seront blondes. Le sujet donnera volontiers dans le rétro. L'action se passera  vers 1910. Les modes en sont cependant revues, corrigées et surtout amplifiés par des costumiers fous, bénéficiant apparemment de budgets illimités. S'il y a à peine pour trois dollars cinquante de scénario sur l'écran, tant les histoires restent faibles, vedettes et figurantes changent de robes toutes les deux minutes. Enfin, dès la déclaration de guerre en 1941, l'action se déplace volontiers en Amérique du Sud, neutre. "Down Argentine Way". "That Night in Rio". "Week End in Havana". Engagée à prix d'or, l'exubérante Carmen Miranda (la grand-mère de la musique brésilienne actuelle) assure alors la couleur locale. Une tonalité très Technicolor! 

Nul ne symbolise cependant mieux le "musical" Fox que Betty Grable. Son histoire, finalement tragique, incarne le mythe hollywoodien. Poussée par une mère abusive, elle décroche son premier rôle à 13 ans, en mentant sur son âge. Il lui faudra 45 films pour se faire remarquer... à Broadway. Elle revient dopée en Californie, où le studio l'oppose à Alice Faye dans l'excellent "Tin Pan Alley" de 1940. Alice tombe par la suite malade. Betty la remplace. Elle devient si populaire qu'elle obtient un contrat fou. Tous ses films seront en Technicolor. Elle se verra payée davantage que le boss de la Fox. Mais, après tout, une de ses photos a été tirée à deux millions d'exemplaires pour une distribution aux G.Is de l'Amérique combattante.

Une travailleuse acharnée 

Betty travaille tout le temps. Quand elle ne tourne pas, elle répète ses pas de danse. Elle essaye ses nouveaux costumes. Elle participe à l'effort de guerre. Elle est chez le coiffeur qui imagine pour l'actrice de nouvelles bouclettes platinées, tenant à la fois de la peinture, de la sculpture et de l'architecture. Elle trouve pourtant le loisir de se marier et de poser deux enfants. Le mari n'est hélas pas le bon. Joueur, coureur et alcoolique, Harry James a beau être le chef d'orchestre de jazz le plus célèbre d'Amérique avec Artie Shaw. Il finira par déséquilibrer et ruiner Betty. Leur union ressemble au scénario de "New York, New York" de Martin Scorsese. Tout s'arrête en 1953. La Fox interrompt à ce moment la production régulière de comédies musicales. Et la nouvelle blonde s'appelle Marilyn Monroe... 

Betty appartient comme Alice Faye, qui s'est retirée dès 1946, aux années de guerre. Studio total. Artifice complet. Aucun rapport avec la réalité quotidienne. Le spectateur n'est pas là pour penser, mais afin de rêver. Et il faut dire que, dans le genre, la Fox met le paquet. "Dolly Sisters", "Springtime in the Rockies", "Pin Up Girl" (tous parfois visibles sur Youtube) sont des films extrêmement bien faits. La mise en scène de Bruce Humberstone, Walter Lang ou Irving Cummings reste certes impersonnelle, mais ces messieurs connaissent leur métier. Pas un seul temps mort. Montage parfait. Décors somptueux. Des acteurs mâles toujours dans l'ombre. Pauvres John Payne (à ne pas confondre avec John Wayne) et Don Ameche! Et il y a bien sûr de la  musique et de la danse. J'avoue un faible pour le "Once Too Often" qu'interprètent Betty et Hermes Pan dans "Pin Up girl" de 1944. C'est la cerise sur un énorme gâteau... Photo (DR): Betty Grable dans un des costumes les plus sobres de "Pin Up Girl" (1944).

 

Les producteurs font la chasse aux films sur le Net. Mais... 

Ils apparaissent. Ils disparaissent aussi. Il existe des centaines de films anciens à se glisser furtivement sur Youtube. "Furtif" semble d'ailleurs le mot qui convient. Ceux qui les postent, comme on dit, ne possèdent aucun doit sur les œuvres. Ils les aiment et les diffusent gratuitement. 

Il peut s'agir de titres célèbres. Je viens de trouver une version clandestine de "Certains l'aiment chaud" et une autre, complète, de "La Dolce Vita". Mais souvent, le larcin se retrouve bien utile. Où dénicher ailleurs que sur son ordinateur la copie de certains film muets (je viens de voir l'excellent "It" de Clarence Badger avec Clara Bow)? Il n'y a plus de diffusion en salles depuis des décennies. Les TV se concentrent aujourd'hui sur les produits du IIIe millénaire. Même les cinémathèques ont renoncé à montrer des longs-métrages trop anciens. Pas assez de public! La cinéphilie des années1960 apparaît aujourd'hui comme une époque révolue.

Allers et retours

Les producteurs font pourtant la chasse à ces diffusions clandestines. Pas pour le muet ou les débuts du parlant, dont il est possible de localiser, en tombant sur un bon filon, de très nombreux exemples (je viens de débusquer, par exemple, l'invisible "Downhill" d'Alfred Hitchcock). Mais pour les années 40, oui! Je vous ai recommandé, il y a quelques semaines, "Down Argentine Way" ou "Tin Pan Alley" ou "Dolly Sisters" pour Betty Grable. Les ayant-droit ont fait retirer les copies, qui étaient magnifiques. Ils en ont en revanche laissé libres tous les extraits, généralement composés de chansons et de danses. 

Mais tout va vite! Un Robin de Bois d'Youtube expliquait d'ailleurs récemment comment il changeait régulièrement de nom et de canal, mettant parfois les titres en espagnol. La Fox a ainsi oublié deux Betty Grable, "The Lady in Ermine" et "My Blue Heaven", que son expéditeur avait prudemment envoyé en tranches. L'internaute se voit appelé à les remonter. Et fin décembre, un nouvel admirateur de Betty a posté l'intégralité de "Pin Up Girl", jusqu'ici absent. Les films c'est un peu comme les faux sacs Vuitton sur les trottoirs de Venise. Plus on leur donne la chasse, plus ils deviennent nombreux. Une différence pourtant. Il se trouve ici de vraies perles.

Prochaine chronique le vendredi 14 février, jour de la Saint-Valentin. Versailles fête Le Nôtre. Le jardinier, pas le pâtissier évidemment! L'homme est en effet né il y a 400 ans.

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