Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA / Les 100 ans de Burt Lancaster au Grütli

Il a refusé de jouer "Ben-Hur" en 1959, ce qui aurait fait de lui l'acteur le mieux payé du monde. Un million de dollars! L'athée Burt Lancaster trouvait le scénario bigot. Douze ans plus tôt, en 1947, l'acteur avait décliné l'offre de créer à la scène "Un tramway nommé désir" de Tennessee Williams, qui devait faire une star de Marlon Brando. Impossible! Sa carrière démarrait juste à Hollywood, alors qu'il comptait déjà 34 ans. 

C'est comme ça... Burt Lancaster, à qui les Cinémas du Grütli genevois rendent hommage dès le 18 décembre, a connu les mêmes vicissitudes de carrière que tous les comédiens. Le hasard joue davantage pour eux que la volonté. Il existe des impondérables, même pour les grands. Tenez! Luchino Visconti voulait au départ Laurence Olivier pour incarner le prince Salina dans "Le Guépard", qui reste le rôle le plus connu de Lancaster. Ce dernier se battra plus tard pour devenir le protagoniste de "Mort à Venise" de Visconti (né un 2 novembre, comme lui!). Il devra s'incliner devant Dirk Bogarde. Mais ce sera lui qui décrochera la timbale pour "Violence et passion" du maître, alors que sa carrière (celle de Lancaster, donc) commençait à marquer le pas.

Un ancien trapéziste

Si les Cinémas du Grütli honorent dès demain Burt, c'est parce que le New-yorkais, mort en 1994, aurait 100 ans. Quatrième de cinq enfants (un bon chiffre apparemment puisqu'il aura lui-même cinq de sa seconde épouse), Burton Stephen Lancaster a donc vu le jour en 1913. Son apprentissage de la vie s'est fait dans la rue. L'enfant, puis l'adolescent sont passionnés d'acrobatie. Burt suit tout de même des classes régulières jusqu'à 20 ans, avant de faire la belle avec Nick Cravat. Les deux compères ont monté un numéro de trapèze. Ils hanteront les cirques, puis les music-halls. Un accident mettra fin à cette première carrière. 

Il y a néanmoins un fil conducteur amenant à le seconde. Durant la Seconde Guerre mondiale, Burt se voit affecté au théâtre aux armées, qu'il suit sur tous les front jusqu'en 1945. Bifurcation ensuite vers la comédie. Et finalement, la grande chance. En 1946, l'Universal hollywoodienne en fait la vedette de "The Killers" (Les tueurs) de Robert Siodmak, metteur en scène alors au faîte se sa carrière. Le renom de l'Allemand apparaît suffisant aux producteurs pour qu'une inconnue partage l'affiche avec un débutant. Elle s'appelle Ava Gardner. Le film est en plus excellent.

Des rôles plutôt sérieux 

Dès lors, Burt est lancé. Populaire. Et toujours mieux payé. On le voit dans des films parfois mineur, voire faibles, mais il tire toujours son épingle du jeu. La consécration vient en 1952 avec "From Here to Eternity" (Tant qu'il y aura des hommes), un sujet guerrier aujourd'hui transformé... en comédie musicale à Londres. Ce rôle sérieux le change de ceux, nettement plus sautillants, qu'il a tenu dans "The Flame and the Arrow" de Jacques Tourneur ou "The Crimson Pirate" de Siodmak. Lancaster semble dès lors voué au sujets graves, parfois douloureux. La prison. Le racisme. Il sera ainsi l'acteur de cinq longs-métrages "poids lourds" de John Frankenheimer. 

Homme de gauche, ce qui lui fait refuser de tourner avec John Wayne, Burt Lancaster (que Bérurier appelle Brute Lencastré dans les "San-Antonio") aime en effet s'impliquer. C'est dans la production. La firme Hecht-Hill-Lancaster connaît hélas une fin malheureuse. L'acteur doit accepter des salaires très réduits pour quatre films. L'United Artists se rembourse sur son dos. Mais il y a aussi le goût des grandes causes, dont le retrait des Américains du Vietnam. Balayant les objections des amis lui signifiant que son image publique risque gros, l'acteur annonce aussi au monde (à la demande de l'intéressé) le sida de Rock Hudson.

Une quinzaine de titres

Pour leur hommage, les Cinémas du Grütli n'ont pas envisagé de grande rétrospective. Pas de "totale". Il n'y aura qu'une quinzaine de titres jusqu'au 7 janvier. La chose impliquait des choix. Ils sont heureux. Ils comportent l'"Elmer Gantry" de Richard Brooks (1960), où Burt incarne un prédicateur charlatan dans l'Amérique puritaine des années 1920. Le film lui a valu à juste titre un oscar. Mais il se trouve bien sûr également là "Les tueurs", "Le Guépard", "Violence et Passion" ou "La peau" de Liliana Cavani. Burt a finalement beaucoup tourné en Italie, ce paradis des acteurs américain d'un certain âge. Il fallait, pour conclure, une œuvre crépusculaire. C'est "Atlantic City" de Louis Malle, où l'Europe vient cette fois s'aventurer sur le Nouveau Continent. Rideau! 

Pratique

"Burt Lancaster", Les Cinémas du Grütli, Genève, du 18 décembre au 7 janvier. Site, avec titres et horaire: www.cinemas-du-grutli.ch Photo (DR): Burt Lancaster dans le rôle d'Elmer Gantry en 1960.

P.S. Je profite de l'occasion pour signaler la mort, plutôt discrète, de Joan Fontaine à 96 ans. L'actrice américaine reste liée à l'un des films les plus mythiques de l'histoire du cinéma. Je veux parler de "Rebecca" d'Alfred Hitchcock (1940). Elle est la protagoniste d'un autre chef-d'oeuvre, "The letter of an Unknown Woman" (La lettre d'une inconnue) de Max Ophuls d'après Stefan Zweig (1948). Beauté trop sage, actrice trop réservée, Joan n'avait rien pour devenir mythique, à la manière de la flamboyante Rita Hayworth. Elle se retrouvait en plus en compétition avec une soeur aînée haïe, Olivia de Havilland. Pour lier la gerbe, signalons que la disparue avait été la partenaire de  Burt Lancaster dans un film noir méconnu, au titre incroyable. Il s'agit de "Kiss the Blood on my Hands" de Norman Foster (1948), où elle finissait par commettre un meurtre à ciseaux...

Prochaine chronique le mercredi 18 décembre. Henri Alfray publie "La conquête du Mont Maudit". L'histoire de la première ascension au Mont Blanc en 1361. Histoire? Roman? Mélange des deux? Entretien avec l'auteur.

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