Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/ Le Grütli fête en 14 films les 100 ans d'Ingrid Bergman

Sur une liste bidon, émise par l'American Film Institute, elle reste la quatrième des actrices les plus aimées de tous les temps. A sa grand époque hollywoodienne, les années 1940, Ingrid Bergman était pourtant moins populaire que Betty Grable ou Rita Hayworth. Seulement voilà! Elle rassurait les familles et les ligues de vertu, si puissantes aux Etats-Unis. Il y avait donc encore des femmes convenables sur l'écran. Aussi, quand la Suédoise quitta mari et enfants pour se jeter dans les bras de Roberto Rossellini, en 1949, tout le pays cria-t-il au scandale. Il se sentait trahi par celle à qui il accordait sa confiance.  

Ingrid Bergman sera la vedette des Cinémas du Grütli genevois en juillet. Logique! Il s'agit d'une retombée des programmes de la Cinémathèque française. Dès le 8 juillet rouleront ainsi en alternance quatorze films de l'actrice préférée d'Hitchock avec Grace Kelly (pour autant que Grace Kelly soit une actrice, bien sûr). Il y a là un cocktail de longs-métrages américains et italiens. Manquent les débuts suédois des années 1930, comme les longs-métrages qu'Ingrid a occasionnellement tournés en France.

Une réussite immédiate 

La comédienne a bien raconté son histoire dans un gros livre de mémoires, intitulé comme il se doit «Ma Vie». Tout commence mal. Née le 29 août 1915 (il y a donc juste cent ans), la fillette perd sa mère à trois ans et son père adoré à douze. La famille se révèle heureusement vaste. Ingrid se voit élevée par ses oncles et ses tantes. Très vite, l'adolescente rêve de théâtre. Tout lui réussit. A 20 ans, c'est une vedette. Le plus célèbre réalisateur de cinéma opérant dans un pays coupé du monde par la langue (le film suédois avait brillé d'un éclat singulier au temps du muet) l'utilise sept fois de suite. La carrtière future d'Ingrid doit beaucoup à Gustav Molander. 

Un «talent scout» d'Hollywood la remarque, alors qu'elle se trouve dans les studios de Berlin en 1938. David O. Selznick, qui met alors sur pied «Autant en emporte le vent», lui offre un contrat de rêve après sa première apparition anglophone dans «Intermezzo». A vrai dire, le rêve est pour le producteur. Il donne à son employée 40.000 dollars par film, alors qu'il revend ses services 250.000 dollars à la Paramount ou à la Warner. D'où une image de marque asssez chaotique. Ingrid Bergman ne sera jamais prise en charge par un studio.

Des rôles très convenables 

Son emploi se définit cependant vite. Elle est, comme sa rivale Joan Fontaine, la fidèle gouvernannte, la nonne, la sainte (Jeanne d'Arc, s'il vous plait!) ou l'épouse terrrorisée. Rien que du convenable, même si Ingrid obtient en 1941 le rôle de la prostituée, et non celui de la jeune fille de bonne famille, dans «Docteur Jeckyll et Mister Hyde». Elle avait demandé une permutation de rôles avec Lana Turner, un peu égarée du coup dans le beau monde victorien. En 1942, c'est enfin le triomphe critique et public du "Casablanca" de Michael Curtiz, avec Humphrey Bogart.

La première grande rencontre d'Ingrid, c'est cependant Hitchcock. Elle tourne avec lui un bon film, «La maison du Dr Edwards», un chef-d'oeuvre, «Les Enchaînés», et un intéressant ratage, «Les amants du Capricorne». Ingrid a alors les yeux ailleurs. Elle vient de voir les premiers films néo-réalistes italiens. Révélation. Elle écrit à Rossellini, qui lui répond. Suivront une demi-douzaine de films en commun, deux filles et un énorme scandale (sa liaison avec le phtographe Robert Capa était restée secrète). C'est pour assouvir l'indignation officielle des journaux américains que seront inventés les «paparazzi» romains, qui mitraillent le couple adultère.

Seconde carrière en Italie 

On aime ou on n'aime pas Rossellini. J'avoue éprouver beaucoup de peine à supporter «Europe 51» ou «Stromboli». Ingrid a perdu physiquement de son éclat. Elle fait un peu mémère. L'Italienne d'importation s'embourbe dans des histoires vaguement catho, filmées à la va comme je te pousse. De cette période, que d'aucuns portent par aileurs aux nues, je retiendrais avant tout «Voyage en Italie». N'empêche que Rossellini, comme tous les hommes volages, est jaloux. Aucun autre cinéaste n'a le droit d'employer son Ingrid. Elle refusera ainsi «Senso», d'un certain Luchino Visconti. 

Le couple finit par exploser. Ingrid cherche du travail. Jean Renoir lui en fournit. Puis Anatole Litvak lui offre le médiocre «Anastasia». Le film vaut à l'actrice son second oscar (le premier était pour le merveilleux «Hantise» de George Cukor en 1944) et le pardon des Etats-Unis. Remariée à un producteur de théâtre suédois, Lars Schmidt, Ingrid refranchit parfois l'Atlantique. On la croise cependant surtout dans des coproductions anglophones asptisées, comme on les aime alors en Europe. On la voit ainsi aux côtés d'Omar Sharif ou d'Yves Montand. La chose lui vaut un troisième Oscar, du meilleur second rôle féminin cette fois, dans «Meurtre dans l'Orient-Express» en 1974.

Retour au bercail 

Mais l'âge vient, alors que la comédienne triomphe plus volontiers sur scène. Il lui manque le dernier beau rôle. Celui qui restera dans les mémoires. C'est Ingmar Bergman, avec lequel elle n'entretient aucun lien de partenté, qui le lui propose «Sonate d'automne» en 1978. Elle y est pianiste de génie et mère indigne, même si sa fille de cinéma, incarnée par une Liv Ullmann déprimante, ne constitue pas franchement un cadeau. 

Ingrid est déjà une femme malade, quand elle incarne un peu plus tard l'Israélienne Golda Meir à la TV. Cancer du sein. Incurable. Elle meurt le jour de son anniversaire, le 29 août 1982. Fondu au noir. Entrée dans la légende.

Pratique

Cinémas du Grütli, Genève, du mercredi 8 juillet au mardi 28 juillet. Quatorze films, dont les Hitchcock, les Rossellini, le Cukor, "Casablanca" et le Bergman. Programme détaillé complet sur www.les-cinemas-grutli.ch Photo (DR): Ingrid Bergman dans «Les Enchaînés» d'Hitchcock, où elle forme un couple d'anthologie avec Cary Grant. 

Prochaine chronique le mercredi 8 juillet. «Portrait Robot» à la Maison d'Ailleurs d'Yverdon, déjà annoncé deux fois. Celle-ci devrait se révéler la bonne.

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