Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/"Le grand musée" de Vienne en rénovation

Coïncidence ou signe des temps? Les films sur le sujet se multiplient. Je vous avais déjà parlé de «National Gallery» de Frederick Wiseman, qui marquait la rentrée d'un des documentaristes phares des années 1970 et 1980. Et voici que sort en salles, à Paris, à Genève, à Lausanne ou ailleurs, «Le grand musée» de Johannes Holzhausen. Un film deux fois plus court qu'un Wiseman de trois heures, certes. N'empêche qu'il faut saluer le courage des distributeurs. Le Kunsthistorisches Museum de Vienne ne constitue pas l'un des lieux les plus fréquentés de la Planète. 

Si le sujet peut sembler identique, dans la mesure où il s'agit à nouveau d'un temple de l'art classique, le propos diffère. Généraliste, le gigantesque Kunsthistorisches Museum abrite de tout, des statues égyptiennes aux tableaux du Titien et du Caravage, en passant par les bijoux de la Couronne austro-hongroise. Il se situe dans un joyau de l'architecture historiciste de la fin du XIXe siècle, alors que la National Gallery londonienne occupe un fouillis de bâtiments en tous genres. Le grand escalier de ce monument situé en face de la Hofburg, la résidence des Habsbourg, se révèle ainsi digne de celui de l'Opéra de Paris. Il s'agissait de montrer en 1891 la prospérité de l'Empire.

L'histoire d'une rénovation

Wiseman illustrait la vie quotidienne du musée britannique, pris entre ses soucis d'argent, le montage d'une exposition Rembrandt et ses (merveilleuses) conférences ponctuelles sur telle ou telle œuvre. Il n'y avait ni commentaire, ni histoire. Ici, le narrateur fait également défaut. La chose ne va pas sans gêner le spectateur. Il ignore qui est qui et qui fait quoi jusqu'au générique final. Une réelle trame dramatique existe en revanche. Le public assiste à la rénovation d'une aile, après dix ans de tergiversations. L'une des première séquences prend du coup une force étonnante. Un ouvrier traverse une immense salle, au spectaculaire plafond peint. Il s'arrête au milieu. Et, d'un bruyant coup de pioche, il commence à arracher le parquet. 

Durant une heure et demie, l'action portera ainsi sur la réhabilitation des pièces destinées à abriter le trésor des Habsbourg dans des conditions enfin décentes. Le Kunsthistorisches a en effet mal vécu son après-guerre. Dans les années 1970 encore, il n'y avait pas partout la lumière électrique. On sait les proportions qu'a pris, en mai 2003, le vol de la célèbre salière en or de Benvenuto Cellini, ciselée au XVIe siècle pour François Ier de France. Dieu merci retrouvé, cet objet estimé à 50 millions de dollars était à peine protégé. Un épisode dont il ne sera pas question dans «Le grand musée», alias «Das grosse Museum»...

Une apparente courtoisie 

Autour de l'événement fédérateur que constituent les travaux, l'équipe du musée a été filmée deux ans par Holzhausen. Il y a bien sûr la directrice et ses adjoints. Mais aussi les ouvriers, les restaurateurs, les gardiens et les employés manipulant, avec d'infinies précautions, les Bruegel, les Véronèse ou les Rubens. Tout se passe dans une apparente courtoisie, même si les petites gens se plaignent de voir toujours traités de haut. Le Kunsthistorishes Museum, que Sabine Haag dirige de manière plutôt souriante, ne semble pas développer les syndromes pathogènes gangrenant nombre d'institutions analogues, de Beaubourg au Prado. Il faut dire qu'il s'agit moins d'un jouet politique. Le président de la république autrichienne, qui viendra couper les rubans à la fin, fait une apparition plutôt bonhomme. 

Plus serré que celui de «National Gallery», le montage du «Grand musée» comporte moins de longs plans séquences. Le film s'autorise davantage d'effets cinématographique, avec des travellings communiquant le fameux «vertige des réserves». Il comporte enfin des instants d'émotions, alors que la retenue, pour ne pas dire la froideur, a toujours caractérisé Wiseman. Je pense au moment où le responsable des armures prend sa retraite. Le spectateur le voit trier ses livres. Faire ses cartons. Il n'arrivera pas à prononcer son discours. C'est trop lui demander. Madame la directrice lui donnera alors deux grosses bises. On reste ici plus qu'ailleurs en famille.

Une ville magnifique 

Il ne reste plus au visiteur qu'à prendre en sortant son billet pour Vienne. Le Kunsthistorisches Museum reste bien l'un des plus beaux musées du monde, même si sa grandeur cérémonieuse possède quelque chose de funèbre. Pour ceux qui préfèrent Klimt ou Schiele, il y a tout près le Belvedere ou le Museum Leopold. Et juste à côté du Kunsthistorisches, bâti après une interminable polémique à propos d'un geste architectural qui ne s'est Dieu merci pas matérialisé, il existe un lieu pour les modernes et les contemporains. C'est beau, Vienne!

Pratique

Projections ce lundi et ce mardi à Genève et à Lausanne. Internet renseigne très bien. Ensuite, on verra!

Photo (LDD): La première séquence. Un ouvrier travrese une salle et s'attaque au parquet dans un bruit effrayant.

Prochaine chronique le mardi 17 mars. Le Petit Palais de Paris se penche sur "Les bas-fonds du baroque".

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