Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/Le Ciel accueille Anita Ekberg en son sein

«Marcello!» On ne saura jamais si c'était bien sa voix. En Italie, on double presque tout le monde. Et puis, il faut bien le dire. Les yeux des spectateurs fonctionnaient à ce moment-là mieux que leurs oreilles. On était en 1960. «La dolce vita» de Federico Fellini en restait à sa première heure de projection. Anita Ekberg, devenue Sylvia dans ce très long-métrage, allait quitter l'écran pour laisser la place à d'autres aventures vécues par le journaliste Marcello Mastroianni. 

Il aura suffi de quelques minutes de projection pour qu'Anita Ekberg, actrice hollywoodienne de troisième plan, accède au mythe. Une légende qui aura traversé les décennies. La preuve! Les journaux, qui caressent aujourd'hui le public dans le sens du poil, consacrent une large place à la disparition de la Suédoise de choc, à 83 ans. Son image a donc perduré. Dépourvue de talent dramatique, «l'iceberg» possédait une dimension que n'aura jamais, en dépit de tous ses mérites, une Isabelle Huppert au physique de pot à tabac. Anita Ekberg avait mis son génie dans sa plastique. Des seins allant d'ici à l'infini, équilibrés par une croupe d'une rare générosité.

Une reine de Rome 

Je ne vais pas vous refaire ici en détail le récit d'une vie qui a mal fini, coincée sur une chaise à roulettes dans une maison de vieux italienne, que l'actrice n'avait plus les moyens de payer. Les débuts n'avaient pas été faciles. Beaucoup de petits rôles dans de mauvais films. Il était logique, à la fin des années 1950, que la belle finisse en Italie. Cinecittà avait supplanté Hollywood. Une Mecque du cinéma sans carcan moral. Aimant la vie, Anita croquait celle-ci à belles dents. Elle incarnait la folie qui secouait alors, le soir, une via Veneto aujourd'hui redevenue déserte. Elle avait ainsi fini, une nuit, dans la Fontaine de Trevi. 

La Scandinave ne savait pas que Fellini collectionnait alors les scandales mondains afin d'en faire un grand film. Le réalisateur proposa aux personnes compromises de jouer leur propre rôle. Toutes refusèrent, sauf Anita. Elle n'eut pas à s'en repentir. Elle fera encore trois films avec Fellini, dont elle symbolisait les fantasmes. «La dolce vita» lui paya aussi son billet de retour aux Etats-Unis cinématographiques.

Une carrière en dents de scie 

Reste que la star tourna n'importe quoi avec n'importe qui. Elle travailla du coup avec peu de grands réalisateurs, à part Robert Aldrich, Dino Risi (avec lequel elle eut une liaison) ou Alberto Sordi (plus connu comme acteur). Notez qu'Anita joua aussi sous la direction d'Antonioni, mais en sous-main. Le grand réalisateur, en panne financière, n'a pas signé «Sous le signe de Rome», où la Nordique incarnait une improbable reine syrienne antique. Cinecittà se préoccupait peu de vraisemblance à l'époque. Dans «Les Mongols», Miss Ekberg personnifiait une ambitieuse Asiatique finissant par assassiner Gengis Khan d'un coup de poignard dans le dos... 

Le silence s'était peu à peu fait autour d'Anita à la fin des années 70. Elle s'était ensauvagée, vivant seule avec ses chiens dans la campagne romaine. Elle tint longtemps le coup. Puis vint un accident d'origine criminelle, l'infirmité et la dépendance. L'ennui, aussi, lié à la solitude. Son appel au secours, en 2011, avait fait mal au cœur. Toute une génération avait pris un coup en découvrant son image. Comment! Cette vieille femme au yeux globuleux, c'était bien elle. Hélas oui. The End. Fondu au noir.

Photo (DR): Anita Ekberg dans "Boccacio 70", un film à sketches co-signé par Fellini, Monicelli, de Sica et Visconti.

Texte intercalaire.

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