Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/La Titanus brille à Genève et à Lausanne

Il y a bien des années (c'était en 1984!), Locarno honorait la Lux. Cet été, il vient de dédier sa rétrospective à la Titanus. Le principal festival italophone après Venise prouvait ainsi que Rome (et accessoirement Naples ou Turin) possédai(en)t une longue tradition en matière de maison de production. La Titanus semble même la plus ancienne firme cinématographique en vie, même s'il s'agit aujourd'hui d'une survie. N'a-t-elle pas été créée à Naples en 1904, avant ce remonter plus haut sur la Péninsule? 

A vrai dire, la Titanus, dont les Cinémas du Grütli à Genève, puis la Cinémathèque suisse, reprennent une partie de la rétrospective, n'a pas toujours porté de nom. Gustavo Lombardo avait créé la Film Italiana qui est devenue, le succès et l'orgueil aidant, la Lombardo Film en 1918. Il faudra attendre 1928 pour que la chose se voie rebaptisée la Titanus. Son sigle, une sorte de bouclier, n'est pas sans évoquer celui de la Warner Bros.

Une moyenne puissance 

Dans ses communiqués, Locarno aimait à évoquer l'idée d'une sorte de MGM européenne. C'est un peu faux. Contrairement aux Etats-Unis et au Japon, qui ont bâti dès les années 1910 de vertigineux trusts verticaux, elle n'assurait pas toutes les étapes de la fabrication d'un film, puis la gestion de salles partout dans le pays. La Titanus n'employait pas non plus d'acteurs et de réalisateurs payés à la semaine. Elle ne possédait pas la puissance voulue. Il n'existe du coup pas de style maison, identifiable au premier coup d’œil, comme on pouvait distinguer en quelques secondes dans les années 1940 une production Warner ou Fox. 

La Titanus se rapprocherait-elle du coup de la Lux romaine? Oui et non. La Lux était la danseuse d'un gros industriel brouillé avec le fascisme. Riccardo Gualino se faisait plaisir. Il se situait au bord du mécénat, payant une seconde fois le metteur en scène lorsqu'il estimait son film réussi. Les Lombardo vivaient eux pour, mais surtout par, le cinéma. Autant dire qu'ils poursuivaient une stricte rentabilité. Avec des bénéfices juteux, si possible. Les deux se verront cependant lessivés par Luchino Visconti, trop grand seigneur pour respecter un budget. Gualino le sera pour "Senso" en 1954 et la Titanus par "Le Guépard" en 1963. Trop cher!

Dix-sept longs-métrages à Genève 

Les Cinémas du Grütli ont retenu dix-sept longs-métrages, sortis pour la plupart entre la fin des années 1940 et la fin des années 60. Il y a bien sûr là des classiques comme "La Ciociara" (1960) de Vittorio de Sica, qui valut à Sophia Loren un Oscar pour un rôle refusé par Anna Magnani. Parmi les chefs d’œuvre officiels, je citera aussi "Le Amiche" d'Antonioni (1955, distribué seulement à l'époque par la Titanus), "Rocco et ses frères" de Visconti (1960) ou "Viaggio in Italia" (1954) de Roberto Rossellini, un "road movie" avec Ingrid Bergman et George Sanders que j'avoue ne pas beaucoup aimer. 

L'histoire du cinéma transalpin se nourrit cependant de courants populaires, dont nul ne saurait faire abstraction. Cinecittà est restée jusque dans les années 1970 fidèle aux genres. Il suffit de rappeler le péplum, puis le western spaghetti. La Titanus a boudé ces sous-produits, qui ont connu leurs grands maîtres. Elle a cependant beaucoup donné dans le mélodrame, puis la comédie. "Catene" ou "Le mensonge d'une mère", avec le couple vedette Amedeo Nazzari -Yvonne Sanson (seul rescapé genevois des sept Raffaello Matarazzo proposés à Locarno) a battu tous le records de recette en 1949 avant que le "boom" économique amène une vision plus légère grâce à Dino Risi, Mario Monicelli ou Luigi Comencini. Quoique... La fameuse "comédie italienne" se nourrit volontiers de réalités amères.

Une tournée mondiale 

Le programme est très bien indiqué sur le site du Grütli. En vacances jusqu'au 25 août, la Cinémathèque suisse n'a pas jugé opportun d'indiquer le sien sur son site. La rétrospective sera aussi projetée, sous une forme sans doute aménagée, au Filmpodium de Zurich. Ce sont les étapes suisses d'une tournée. Déposé à la Cinémathèque de Bologne, le fonds Titanus se promènera bien sûr en Italie, avec une escale obligée à Turin, qui possède le plus beau Musée du cinéma du monde. Mais il accomplira aussi un voyage en Amérique, avec Los Angeles et New York. 

Il ne restera plus à Locarno qu'à faire le tour de la production Vides. Franco Cristaldi, un temps l'époux de Claudia Cardinale (on est très conjugal dans le cinéma italien, pensez aux Ponti-Loren ou aux De Laurentiis-Mangano), reste le plus grand producteur de films des années 1960 et 1970. Avant l'inexorable déclin. Longtemps épargnée par le choc TV, l'Italie l'a subi de plein fouet vers 1980. Il n'existe aujourd'hui presque plus de salles à Rome ou à Florence. Une seule apparemment à Venise, où est pourtant née en 1932 l'idée d'un festival de cinéma.

Pratique

Cinémas du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 20 août au 2 septembre. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch La Cinémathèque suisse proposera sa sélection du 28 août au 4 octobre, avec sans doute davantage de titres. Le contenu n'en est pas encore dévoilé par www.cinematheque.ch Photo (DR): Le sigle de la Titanus, version Cinémascope couleurs.

Ceci est un texte intercalaire, vu l'urgence. Je croyais la rétrospective plus tardive...

 

 

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