Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA / La reine Bacall est morte. Vive la reine!

Pour le Hollywood des années 1940, elle restait "The Look". Pas besoin de préciser pourquoi. Le regard de Lauren Bacall, morte le 12 août 2014 à 89 ans, possédait quelque chose de fascinant. Les gens de cinéma auraient cependant pu la surnommer "The Voice". La légende veut en effet que le réalisateur Howard Hawks, qui l'avait prise sous contrat personnel, ait obligé la débutante a exercer sa voix dans une ambiance humide et enfumée. Les femmes de ce temps-là se devaient d'avoir des intonations sortant des profondeurs de la gorge, pour ne pas dire de plus bas. Plus sexy! 

Au moment où Hawks présente en 1944, Betsy Joan Perske, dite depuis peu Lauren Bacall, à Humphrey Bogart sur le plateau de "A Passage to Marseilles", que l'acteur tourne pour la Warner avec Michèle Morgan, il a ses raisons. Le cinéaste décidé que cette fille de 20 ans serait sa partenaire dans "To Have or to Have not". Le réalisateur ignorait qu'il créait le mythe. Il pouvait d'autant moins le savoir que Bogart restait marié à Mayo Methot, avec qui il vivait une passion violente. On se demandait chaque matin lequel des deux aurait un œil au beurre noir.

Oui, mais avec Bogart

"To Have or to Have not" connut un succès fracassant. La censure avait baissé sa garde pendant les années de guerre. L'Amérique entière put entendre Bacall dire à Bogart: "Si tu as besoin de moi, siffle." Ajoutez à cela une romance en coulisses, tout sauf discrète. La Warner crut du coup qu'elle avait dégotté sa plus grande star féminine. "Confidential Agent" subit un flop mémorable en 1945. Le studio cessa dès lors de croire en Bacall, sauf si elle figurait à l'écran en compagnie de ce qui était devenu son mari. Un mari difficile. Exigeant. Et la dame manquait de cette impitoyable ambition personnelle qui vous fait monter seule au pinacle. La politique intéressait davantage Lauren que la comédie. On sait qu'elle resta toujours "de gauche", pilier du parti démocrate. 

Il y eut donc trois autres Bacall-Bogart, dont l'incompréhensible mais sublime "The Big Sleep" d'Howard Hawks, en 1946. La mode était aux couples célèbres. La Paramount faisait presque aussi bien avec Alan Ladd et Veronika Lake, que presque tout le monde a oubliés. Jane Greer et Robert Mitchum jetaient des étincelles à la RKO. Plus difficile de trouver de bons rôles, en solo, pour une Lauren devenue ostensiblement mère de deux enfants. Ceci d'autant plus qu'elle n'avait pas le jugement très sûr un matière de cinéma. Il suffit de lire ses mémoires "Lauren Bacall, by Myself", parus en 1978. Leur auteur n'a jamais compris que les deux drames romantiques qu'elle tourna en 1950 sous la direction de Michael Curtiz ("Bright Leaf", "Young Man with a Horn") constituaient des chefs-d’œuvre.

Une carrière en dents de scie 

Participant de temps en temps à un long-métrage, sans trop y croire, Lauren a-t-elle du coup fait ce qu'on appelle une carrière? Pas vraiment. Ceci d'autant plus qu'elle a toujours posé un problème d'âge. A 20 ans, elle incarnait une femme d'expérience. Dans les années 50, elle jouait les filles revenues de tout, après y être bien sûr allé. Difficile de lui confier des rôles de jeunes premières. La chose ne l'empêche pas d'être excellente aux côtés de Marilyn et de Betty Grable dans "How to Marry a Millionnaire" (1953), une pimpante comédie en Scope couleurs de Jean Negulesco. Ni de figurer dans un film aussi sublime que le mélodramatique "Written on the Wind" de Douglas Sirk (1956). Mais là encore l'adhésion manquait. Dans ses souvenirs, toujours, l'intéressée se demande comment elle avait pu accepter une production aussi nulle. 

En 1956, Bogart était déjà mourant. Il lui fit comprendre qu'il lui faudrait dorénavant compter sur elle-même. Bacall accepta donc des rôles alimentaires, souvent mal choisis. Elle demeurait légendaire, mais le mythe ne recouvrait plus grand chose. Ses apparitions constituaient un succédané de ce qu'elle avait fait auparavant. Son second mariage lui-même ressemblait à une copie pâlichonne. Jason Robards était certes un bon comédien, un peu alcoolique comme "Bogey". Il ne dégageait hélas aucune aura. Les deux se séparèrent, au bout de huit ans. Et avec l'âge, le vrai cette fois, Lauren se mit à faire des incursions toujours plus improbables. On la vit même dans l'unique (Dieu merci!) film dirigé par Bernard Henri-Lévy en 1997.

Celle qui reste dans les souvenirs

Tout cela peut sembler restrictif. Négatif, même. Il n'empêche que la magie de Bacall la fait immédiatement ressurgir pour une évocation de "l'âge d'or" hollywoodien à la fin des années 1940. Le temps a fait son choix. C'est elle qu'il a retenue. Il y a eu d'autres comédiennes, sans doute plus douées, d'Ann Sheridan à Ida Lupino. L'écran a alors connu des beautés plus tapageuses, d'Yvonne de Carlo à Lizbeth Scott. Balayées, toutes les quatre. Oubliées. Il n'y a de place dans le souvenir que pour la reine Bacall (et pour Rita Hayworth, tout de même!).

Photo (Warner): Lauren lors d'une des nombreuses séances de pose qui l'occupèrent à la fin des années 1940.

Cette chronique d'actualité remplace l'article prévu sur la mode des années 1950 à Paris. Prochain texte le vendredi 15 août. Rome célèbre Michel-Ange, mort il y a 450 ans.

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