Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINEMA/"La femme au tableau" ou la longue affaire des Klimt spoliés

Cela devait arriver. Après «Monument Men» l'an dernier, où George Clooney racontait la récupération «à chaud» en 1945 des œuvres d'art volées par les nazis, voici «The Woman in Gold», alias «La femme au tableau». Il s'agit cette fois de relater la longue bataille d'une héritière spoliée, entreprise des décennies plus tard. Nous avons passé du film d'aventures bondissant à quelques-uns de ces procès bien statiques, comme les affectionnent depuis le début du cinéma parlant les productions anglo-saxonnes. Ici, les seules actions restent judiciaires. 

L'affaire avait fait grand bruit à l'époque, même si sa conclusion a tardé à venir. En 2006, après huit ans de combats aux Etats-Unis et en Autriche, Maria Altman était parvenue à récupérer les tableaux de Gustav Klimt volés à sa famille en 1938 (elle avait alors 22 ans) et déposés depuis au Belvedere de Vienne, où ils étaient devenus des icônes dans les années 1970. Oublié jusque là, le peintre autrichien avait alors vu sa gloire (et du coup sa cote) s'enfler à un point inouï. Comme on le dit dans le film de Simon Curtis, le «Portrait d'Adele Bloch-Bauer I» était devenu «la Joconde autrichienne». Pas question pour le gouvernement de la laisser partir!

Inspiré par une histoire vraie 

Maria Altman avait voulu livrer bataille à 82 ans «pour la Justice». L'année 1998 marque en effet le moment des fameuses affaires de «fonds juifs en déshérence» (1). La vieille dame avait trouvé son avocat en la personne du jeune Randy Schoenberg, petit-fils du compositeur Arnold Schönberg, une figure aussi mythique de l’épanouissement culturel viennois des années 1900 que Klimt. Présenté comme combatif et désintéressé, le jeune robin (un robin est un avocat, NDLR) avait dû déployer toutes sortes d'arguties pour rendre le cas présentable devant les tribunaux. Il lui avait fallu un OK de la Cour suprême américaine, puis un arbitrage non moins ultime en Autriche. Celui-ci avait donné raison à Maria Altman, qui récupérait ainsi cinq tableaux du maître. 

Le scénario s'inspire d'une histoire vraie. Autant dire qu'il s'est permis des libertés. Elles vont bien sûr dans le sens de la concision et de la simplification. Il n'est question dans le long-métrage que d'une seule toile, exécutée en 1907 et représentant Adele Bloch-Bauer, la tante de Maria. Or Klimt avait portraituré deux fois la jeune femme, décédée prématurément en 1925. J'avoue même une petite préférence pour le «Portrait d'Adele Bloch-Bauer II». Il y avait aussi trois paysages. Sur le plan familial, on a diminué le rôle de l'oncle de Maria. Emigré à temps, ce dernier se vit rançonné par les nazis en 1938. Il y perdait son argent et ses droits sur les usines de sucre contre la libération du père de Maria d'un camp. Libération tardive. Le malheureux devait succomber peu après. Tout cela reste tu, afin d'abréger le scénario.

De multiples retours en arrière

Ses auteurs ont en revanche ajouté des péripéties. L'évasion rocambolesque de Maria et de son jeune mari de l'arrière d'une pharmacie pour gagner l'aéroport a été inventée (presque) de toutes pièces. Il fallait un peu de mouvement avec une belle poursuite, puisqu'un parti-pris discutable a été de multiplier des flash-backs finalement inutiles (2). Les scénaristes ont surtout gommé les aspérités. La plus grosse tient à l'argent. Maria et ses cohéritiers (également passés à la trappe) ont tout de même touché 327,5 millions de dollars des ventes de cinq Klimt. Ronald Lauder achetait ainsi «Adele Bloch-Bauer» 135 millions, record absolu à l'époque pour une œuvre d'art. Il le voulait pour son musée privé, la Neue Galerie de New York. 

Politiquement correct à un point incroyable, le film de Simon Curtis finit du coup par susciter une certaine gêne. Les gentils (tous juifs) sont trop gentils, les méchants (tous autrichiens, sauf Hubertus Czernin) trop méchants. Le spectateur aurait aimé quelques nuances. Une ou deux ombres. Curtis n'arrange rien par sa mise en scène académique, par ailleurs tout à fait correcte. Pas une scène qui ne soit convenue. Pas une ligne de dialogue sans cliché. Le public a droit a droit à tous les poncifs possibles, sans qu'il y ait le moindre souffle d'imagination pour les transcender.

Une superbe Helen Mirren 

Dans ces conditions, «The Woman in Gold» ne peut tenir que sur l'interprétation. Helen Mirren est évidemment superbe en Maria, pour jouer laquelle elle a accepté de se vieillir de douze à vingt ans. Oscarisée grâce à «The Queen» en 2007, la Britannique tient ici le rôle type qui vous vaut ce genre de statuettes. Ryan Reynolds se révèle nettement plus sexy que le vrai Randy Schönberg, mais pourquoi pas. On se sent plus gêné de voir Ronald Lauder, que son statut de directeur du Congrès juif mondial et de tête du Museum of Modern Art de New York a transformé en personnage public, incarné par un acteur lui ressemblant aussi peu. Mais après tout, comme les bons sentiments, la chose fait partie de ce qu'on appelait jadis «le cinéma». 

(1) La Suisse en a su quelque chose!
(2) Le film aurait sans doute gagné en efficacité sans retours en arrière. La seule bonne idée est de les avoir tournés en allemand.

En salles à Genève, Lausanne et dans d'autres villes. Photo (LDD): Helen Mirren devant les ors du tableau.

Prochaine chronique le mercredi 5 août. Comment le Musée Réattu d'Arles a «osé la photographie» avant tout le monde en 1965.

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