Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA/Jean-Pierre Melville à Genève et à Lausanne

C'est un retour aux sources, et la chose fait du bien. Jean-Pierre Melville fait partie des cinéastes de chevet de Rui Nogueira, sans qui le Centre d'Animation cinématographique n'aurait pas été ce qu'il fut. Il a même écrit un livre sur le réalisateur en 1974. La rétrospective des œuvres du Français est aujourd'hui organisée par son successeur aux Cinémas du Grütli, qui ont eux-mêmes remplacé le CAC. Tout est donc bien qui finit bien. Les mêmes films passent du reste à la Cinémathèque suisse de Lausanne, autre signe de continuité. 

On ne parle plus assez aujourd'hui de Jean-Pierre Grumbach, dit Melville en hommage à l'écrivain américain. Il faut dire que l'homme a disparu en 1973, peu après l'échec public d'«Un flic», qu’interprétait le couple improbable formé par Alain Delon et Catherine Deneuve. Melville mangeait au restaurant avec Philippe Labro, qui devait lui-même devenir un fort mauvais metteur en scène. Il s'est effondré à table, victime d'une crise cardiaque. Fin d'une carrière. Fin d'un studio aussi. Melville, qui voulait rester le seul maître abord, avait fondé le sien avec des bouts de ficelle en 1955. Il avait alors 38 ans et quelques films pas toujours très personnels derrière lui. «Les enfants terribles» (1950) étaient issus de Cocteau. «Le silence de la mer» (1947) de Vercors.

Film noir à la française 

Melville va alors devenir l'homme du film noir français. Encore faut-il s'entendre sur le terme. La France ne connaîtra jamais l'équivalent des produits hollywoodiens, à la fois baroques et désespérés, qui mettaient en scène Humphrey Bogart ou James Cagney. Elle avait une solide tradition dans la méchanceté, sur fond social. Difficile de faire plus sinistre que «Manèges» (1949) d'Yves Allégret ou «Au royaume des cieux» (1949) de Julien Duvivier. Mais il n'y avait là ni suspense, ni enquête, ni stylisation. La règle du simple drame ne se verra enfreinte que pour «Touchez pas au grisbi» (1954) de Jacques Becker ou «Razzia sur la schnouf» (1955), premier long-métrage français sans doute sur le trafic de la drogue. 

C'est cette même année 1955 que Melville réalise «Bob le flambeur», qui passe un peu abusivement pour la première manifestation de la «nouvelle vague», avec «La pointe courte» d'Agnès Varda. Un film à tout petit budget d'auteur. L’œuvre aura du reste de la peine à sortir en salles. La suite se révèle plus classique. Melville, qui aime à tourner autant que possible en studio, se situe aux antipodes d'un Jean-Luc Gobard. «Deux hommes dans Manhattan» (1959) dit sa dette aux Etats-Unis. «Léon Morin prêtre» (1961), tiré d'un superbe roman de Béatrice Beck, situé sous l'Occupation, lance définitivement l'homme. Il s'agit aussi de sa première collaboration avec Jean-Paul Belmondo.

Un cinéma de stars

Le cinéma de Melville est en effet aussi un cinéma de stars. C'était à l'époque la norme en France, avec des comédiens qui iront vieillissant, faute d'un réel renouvellement. Lino Ventura, Charles Vanel, Bourvil, Simone Signoret se retrouveront ainsi devant la caméra du maître pour «L'aîné des Ferchaux» (1963), «Le deuxième souffle» (1966) ou «Le cercle rouge» (1967). Des films biens construits, un peu austères, au rythme lent par rapport au papillonnement actuel. Des réalisations froides, surtout. Longtemps fidèle au noir et blanc, Melville adoptera ainsi des coloris glaciaux pour «L'armée des ombres» (1969) ou «Un flic» (1972). Il fallait bien cela pour illustrer la thématique de la solitude, de la guerre, de l'échec et de la mort. 

Très réfléchi, très maîtrisé, très artificiel aussi, le cinéma de Melville n'a pas connu de descendance directe, même si un long-métrage déjà ancien comme «Garde à vue» (1981) de Claude Miller porte sa marque. Il faut dire que le goût a changé. L'époque n'est pas non plus la même. Moins rigide et plus dure à la fois. Je pense ici aux Maigret de la TV. Ils ont un jour cessé de se passer dans le Paris contemporain pour devenir des films en costumes. Il y a d'un coup, comme ça, rupture. Avec un beau film comme «Le doulos» (1962) de Melville, nous avons beau nous situer dans un univers situé en dehors d'une quelconque actualité. Nous sommes aussi en plein dans les années 60, avec leurs codes et leur esthétique.

Un passé déjà lointain 

Il n'y a plus qu'à espérer que la rétrospective, qui a déjéà commencé sa course pour se terminer le 12 mai (le 11 à Lausanne) ne dépayse pas trop les jeunes générations de spectateurs (vous avez remarqué que l'on ne parle plus guère aujourd'hui de «cinéphiles»). Le cinéma de Melville est sans doute devenu un peu difficile d'accès. Il faut en trouver les clés. Je vous rassure tout de même. Leur maniement n'a ensuite de très compliqué.

Pratique 

«Cycle Jean-Pierre Melville», les Cinémas du Grütli, 16 rue du Général-Dufour, Genève, jusqu'au 12 mai. Tél. 022 320 78 78, site www.cinemas-du-grutli.ch, Cinémathèque suisse, Casino de Montbenon, 3, allée Ernest-Ansermet, Lausanne, jusqu'au 11 mai. Tél. 058 800 02 00, site www.cinematheque.ch Photo (LDD): Lino Ventura dans "Le deuxième souffle" (1966).

Prochaine chronique le lundi 4 mai. Genève décernait jeudi soir ses "life achievement" culturels et sociaux. Retour sur la soirée et l'événement. 

 

 

 

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