Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CINÉMA / Cukor superstar à Genève et à Lausanne

S'il est un mot qui revient toujours à propos de George Cukor, à qui la Cinémathèque suisse à Lausanne et les Cinémas du Grütli à Genève s'apprêtent à rendre hommage appuyé après le festival de Locarno, c'est bien «élégance». Un terme un peu suranné. Cette vertu discrète s'accommode mal d'une époque aussi tapageuse, et souvent aussi vulgaire, que la nôtre.

L'autre caractéristique prêtée au réalisateur américain, mort dans sa 84e année en 1983, c'est le caractère féminin de ses films. Dès 1933, année de sortie de «Little Women», Cukor passe pour le directeur d'actrices par excellence. La plupart des comédiennes voudront donc se voir diriger par lui. Katharine Hepburn le sera huit fois. Judy Holliday quatre. La liste ne s'arrête bien sûr pas là. Elle va de Constance Bennett à Jacqueline Bisset en passant par Ingrid Bergman, Joan Crawford, Judy Garland, Greta Garbo, Ava Gardner et Marilyn Monroe. Notons que «Little Women» constituait déjà un récit choral. Il y en aura d'autres comme «Les Girls» (1957) ou «The Chapman Report» (1962), en passant bien sûr par «The Women» en 1939. On ne voit pas un seul homme dans ce dernier chef-d’œuvre, en deux heures douze de projection.

Portraits féminins

On mentionne plus rarement la durée pour George Cukor. Elle se révèle cependant exceptionnelle pour sa génération, qui n'est plus celle des pionniers. Le cinéaste arrive à Los Angeles en 1930. Il signe son dernier titre en 1981. C'est l'excellent «Rich and Famous». Bien sûr, son rythme s'est ralenti, en dépit de deux téléfilms (remarquables, eux aussi). Il faut dire que même s'il donne, avec Audrey Hepburn, ce succès planétaire qu'est «My Fair Lady» en 1964, ce "musical" arrive au moment où Hollywood met ses vieilles gloires au rancart. Disparaissent alors des des écrans aussi bien John Ford que Raoul Walsh.

Existe-t-il de grands thèmes pour traverser les films de Cukor? Peu, en fait. C'est la qualité du regard qui reste toujours la même. Elle unifie des sujets très différents, même s'il faut noter le peu de longs-métrages de genre. Il n'y a chez l'auteur d'«A Star Is Born» (1954) ni fantastique, ni réel suspense, ni vrai western. Ces deux dernières spécialités ont été abordées de biais. «Gaslight» (1944) forme avant tout un admirable portrait de femme. Sophia Loren incarne dans «Heller In Pink Thights» (1960) la vedette d'une troupe de comédiens perdue dans l'Ouest sauvage. Il y a certes la comédie. Mais quel rapport entre «Philadelphia Story» (1940), si sophistiqué, si mondain, et l'amertume réaliste qui sous-tend le très petit-bourgeois «The Marrying Kind» (1952)?

Aléas de carrière

Dans ces conditions, Cukor constitue-t-il un auteur, dans le sens qu'utilisait dans les années 1950 une revue de cinéma aussi influente que «Les Cahiers du Cinéma»? Dans les entretiens qu'il a donnés à la fin de sa vie, cet esthète, ce collectionneur d'art qu'était aussi le réalisateur (un collectionneur moins avant-gardiste que Billy Wilder) niait le fait d'en être un. Ni producteur, ni vraiment scénariste, il se sentait d'autant plus metteur en scène qu'il venait du théâtre. Quand un journaliste lui demandait pourquoi la première partie de «Her Cardboard Lover» (1942, absent de Lausanne comme de Genève) était supérieure à la seconde, le cinéaste répondait ainsi simplement «parce que le premier acte de la pièce d'origine était meilleur que le second.»

Et puis, il ne faut pas oublier qu'une carrière cinématographique est faite de hasards et d'aventures. Certains films de Cukor ont été en partie censurés («Zaza», 1938), remontés par leur producteur («Let's Make Love, 1960), commencés par d'autres («Rich ans Famous, 1981) ou finalement jamais tournés, comme cette vie de Virginia Woolf que Cukor voulait faire avec Maggie Smith, la merveilleuse interprète de «Travels With my Aunt» (1972). Pour mesurer à quel point ces aléas ont importé, il suffit d'évoquer un cas à propos de Cukor. Il a quitté (ou dû quitter) en 1939 le plateau de «Gone With the Wind ». En cadeau de dédommagement, la MGM lui a offert «The Women». Sans doute son œuvre la plus caractéristique. Comme quoi... Photo (DR): George Cukor dirige Marilyn Monroe dans "Let's Make Love" en 1960.

Une sélection deux fois plus importante à Lausanne

De 1930 à 1981, George Cukor a signé 48 longs-métrages, dont deux pour la télévision. Il a mis les mains dans plusieurs autres, parfois de manière importante. «Song Without End» (1960) est presque entièrement de lui. Il a repris les rênes après la mort inopinée de Charles Vidor, pourtant seul crédité. Le réalisateur se trouve aussi à l'origine d’œuvres concrétisées des années plus tard. C'est Peter Ustinov qui a finalement donné «Lady L» (1965) avec Sophia Loren, après que Cukor a refusé de diriger Gina Lollobrigida. On arriverait ainsi à 66 titres.

Dans ces conditions, difficile de monter une rétrospective complète, comme entendait le faire Roberto Turigliatto pour le festival de Locarno. Chicca Bergonzoni, de la Cinémathèque suisse, note par ailleurs: «Nous avons eu de la peine à repérer des copies en bon état pour plusieurs de ses films.» Et, il fallait encore faire circuler cette intégrale! Elle a du coup perdu ce qualificatif. A Lausanne, où tout commencera le 29 août, il n'y a plus que 35 titres. Aux Cinémas du Grütli à Genève que dix-huit. La moitié.

Il fallait opérer des choix. Montrer le meilleur, et par conséquent souvent le plus célèbre, de Cukor. Ou se concentrer sur des films invisibles depuis des décennies. Pour d'évidentes raisons, c'est la première de ces deux options qui a prévalu. La sélection genevoise se révèle excellente, pleine de films indispensables, mais il serait bon de jeter en prime un œil sur le programme lausannois. Il permet en effet de compléter. 

Pratique

Cinémathèque suisse, Casino de Montbenon, Lausanne, du 29 août au 31 octobre, en alternance avec d'autres cycles. Site www.cinematheque.ch 

Les Cinémas du Grütli, 16, rue du Général-Dufour, Genève, du 21 août au 10 septembre. Site www.cinemas-du-grutli.ch

Prochaine chronique le mardi 20 août. Yverdon propose une exposition de dessins sans dessins. Visite avec la commissaire Karine Tissot.

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