Waldvogel Christian

DIRECTEUR ASSOCIÉ DE RENAISSANCE FONDATION ET MANAGEMENT

Titulaire d’un doctorat de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zürich et d’un Bachelor of Science and Engineering de Princeton University, Christian Waldvogel est directeur associé auprès de Renaissance Fondation & Management depuis 2003 (fondation de placement dédiée au financement des PME suisses non cotées, majoritairement dans les cas de successions familiales et rachats industriels). Il a précédemment dirigé les activités d’investissements du groupe Intel en Europe de l’ouest. Il bénéficie également d’une expérience opérationnelle et managériale dans l’industrie du semi-conducteur (Intel) et télécommunications (Eutelsat). Dans sa chronique, il se penche sur le vaste domaine du private equity, son environnement et ses tendances en matière de fonds de placements.

Motion Graber : La magie entre caisses de pension et start-ups a-t-elle opéré ?

La motion Graber déposée en 2013 par Konrad Graber, Conseiller aux États du canton de Lucerne, poursuit un double objectif : améliorer les conditions cadres pour les start-ups suisses et imposer aux caisses de pension suisses d’investir 1% de leur fortune dans les start-ups suisses. Où en sommes-nous cinq ans après son lancement ? L’heure est au bilan.

Un débat d’ampleur nationale

Selon le rapport du Conseil fédéral du 30 novembre 2018, «La motion Graber charge le Conseil fédéral de créer les bases légales requises pour que les institutions de prévoyance puissent investir dans des placements porteurs d’avenir. Le Conseil fédéral est invité en outre à lancer un «Fonds suisse pour l’avenir», organisé et géré conformément aux principes de l’économie privée, qui permette de gérer les placements dans les technologies d’avenir, à la demande des caisses de pension».

La motion Graber a le mérite d’avoir lancé un débat national sur le rôle et la responsabilité, ou non, des caisses de pension suisses dans le soutien financier aux start-ups suisses. Elle a permis de rassembler différents acteurs tels que caisses de pension, fonds de capital risque, instances fédérales SECO, OFAS, CHS PP et start-ups pour débattre de la thématique. Un «workshop» dédié au capital risque en Suisse a été organisé le 2 mai 2017 sous l’égide du Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) et l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS). 

Réactions et prise de position des caisses de pension

Sensibles au fait de préserver leur marge d’indépendance par rapport au législateur dans leurs décisions d’investissements, les caisses de pension se sont catégoriquement opposées à l’imposition d’un pourcentage obligatoire d’investissement de 1% dans les start-ups, rappelant au passage que des directives d’allocations (actions, obligations, investissements alternatifs, etc.) définies dans le cadre législatif de l’Ordonnance sur la prévoyance professionnelle vieillesse, survivants et invalidité (OPP2), suffisent amplement.

Pour les institutions de prévoyance suisses, un investissement dans les start-ups suisses se justifie si le retour sur investissement correspondant contribue positivement aux rentiers actuels et futurs. Cette mission primaire des caisses de pension n’a souvent pas suffisamment été prise en considération par les protagonistes des fonds de capital-risque dédiés aux start-ups suisses.

Divergence autour du Zukunftsfonds 

La Motion Graber n’a pas généré l’unité nationale espérée avec l’instauration d’un unique «Zukunftsfonds» (fonds pour l’avenir) fédérateur de toutes les parties, à savoir les caisses de pension, les grands groupes industriels et régies fédérales, les syndicats et les institutions fédérales.

La Motion Graber s’est développée en ordre désordonné avec une influence prédominante d’acteurs du monde bancaire qui tentent de s’accaparer à leur propre compte cette initiative politique du «Zukunfdsfonds», en créant souvent de nombreux conflits d’intérêts avec leurs activités existantes. Ce ne sont pas moins de trois initiatives dédiées aux start-ups suisses qui ont été lancées parallèlement par des banques suisses: le Swiss Entrepreneur Fund sous l’égide d’UBS et Credit Suisse, le Zukunftsfonds Schweiz sous l’égide de la banque privée Reichmuth & Co, et le Swisscanto Growth Fund sous l’égide de la Banque cantonale de Zurich. 

En parallèle, des fonds industriels se sont également mis en place tel que le fonds de capital risque de Swisscom, Swisscom’s Digital Transformation Fund, qui a levé CHF 200 millions dont CHF 50 millions de Swisscom, et le solde de CHF 150 millions auprès des caisses de pension suisses.

Le fait que deux fondations distinctes, Swiss Entrepreneurs Foundation et Pro Zukunftsfonds Schweiz, aient été créées avec pourtant le même objectif, illustre parfaitement ce manque de cohésion nationale dans la mise en œuvre de la Motion Graber. La fondation Pro Zukunftsfonds Schweiz «soutient des mesures favorisant l’afflux d’épargne suisse provenant de fonds collectifs vers l’économie réelle créatrice d’emplois de la Suisse et à la pointe du progrès technique», tandis que la Swiss Entrepreneurs Foundation promeut «les start-ups et l'entrepreneuriat en Suisse ainsi que le développement d’un écosystème d'innovation suisse, en instaurant de meilleures conditions-cadres pour la commercialisation de technologies innovantes».

En résumé, l’objectif de ces deux fondations est l’amélioration des conditions cadres des start-ups suisses en termes de gouvernance, de fiscalité et de financement. Une seule fondation aurait suffi, et se serait certainement révélée plus efficace, mais les instigateurs du Swiss Entrepreneur Fund et du Zukunftsfonds Schweiz ne se sont pas accordés, chacun s’étant donc doté de sa propre fondation.

Héritage de la Motion Graber 

Si couronnés de succès, trois véhicules de placements dédiés aux start-ups suisses devraient submerger le marché suisse des start-ups avec CHF 1 milliard de capitaux à investir, soit presque l’équivalent de la totalité des investissements dans les start-ups suisses en 2018, estimés à CHF 1.24 milliard (source: Swiss Capital Report 2018).

Ces trois initiatives bancaires indépendantes et non coordonnées provoqueront une surcapitalisation du marché suisse des start-ups, avec toutes les conséquences négatives que cela comporte en termes d’inflation des valorisations et d’un trop plein de capitaux à la recherche de trop peu d’opportunités d’investissements de qualité: «Too much money chasing too few start-ups». Le marché suisse du capital ne peut absorber CHF 1 milliard de nouveaux capitaux de manière financièrement performante et ces nouveaux fonds devront immanquablement se tourner vers l’étranger pour déployer le capital... Les start-ups européennes seront les premières bénéficiaires de ce surplus de capitaux.

Les PME matures oubliées

On peut émettre quelques regrets par rapport à l’orientation macro-économique de la Motion Graber qui se focalise uniquement sur les très jeunes sociétés innovantes appelées communément «start-ups». Les PME plus matures ne sont que très marginalement concernées par cette initiative, bien qu’elles possèdent également des besoins de financement pour assurer leur développement organique, financer d’éventuelles acquisitions et, dans de nombreux cas, assurer leurs successions. En effet, plus de 60% des PME qui seront confrontées à une succession familiale dans les années à venir devront rechercher une solution en dehors du cercle familial, auprès d’investisseurs financiers institutionnels, stratégiques ou privés (source : Credit Suisse, 2014).

De par leur pérennité et compétitivité démontrées, ces PME matures constituent des valeurs sûres en termes d’investissement, offrant des rendements financiers attractifs et stables, avec une volatilité bien moindre que celle correspondant aux investissements dans les start-ups. Certaines caisses de pension ne s’y sont pas trompées en investissant dans des fonds de placement dédiés à ces PME suisses, profitables, bien gérées, extrêmement réactives aux mouvements politiques et économiques mondiaux, et souvent «leader» dans des secteurs de niche à haute valeur ajoutée.  Deux fonds de placement se distinguent à ce jour avec une offre exclusive pour les caisses de pension destinés au financement des PME suisses matures : la société de participation Kowema AG fondée en 2007 (Lucerne) et la Fondation de placement Renaissance fondée en 1997 (Lausanne et Zurich).

On ne peut donc qu’exhorter nos politiciens à élargir la motion Graber aux PME matures afin de continuer d’offrir à nos PME des infrastructures de premier choix, une fiscalité attractive et une formation professionnelle de premier choix, comme ils l’ont du reste fait jusqu’à maintenant avec succès. N’oublions pas que les PME au sens large, soit toutes les sociétés suisses de 250 employés ou moins, pas uniquement les start-ups, «forment plus de 99% des entreprises et génèrent deux tiers des emplois en Suisse» d’après le SECO. 

La magie a-t-elle opéré ?

La magie entre les caisses de pension et les start-ups n’a opéré que partiellement en considération de la tenue d’un débat national sur le sujet et du lancement de trois fonds de placement concurrentiels dédiés aux start-ups suisses. La réussite de ces derniers reste encore à prouver en fonction de leur capacité respective d’attirer des capitaux suffisants des caisses de pension suisses et de produire un rendement élevé par rapport au risque, tout autant élevé, que représente l’investissement dans les start-ups.

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