Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CHOIX/Des "people" genevois disent: "I Love Musée de Carouge"

Crédits: Ville de Carouge, 2018

Serait-ce vraiment une histoire d'amour? Pas forcément. N'empêche que le Musée de Carouge propose ce printemps «I Love Musée de Carouge». Il y un gros cœur sur l'affiche, comme si l'institution se déclinait à la manière d'un T-shirt. L'idée est simple. Sa direction a demandé à un certain nombre de personnalités locales de choisir un objet dans les réserves. Les élus devaient ensuite le commenter en quelques phrases bien senties. Bref, ils faisaient tout, sauf l'accrochage. C'est ce qui s'appelle pour les commissaires se simplifier la tâche. 

La première salle tourne autour du peintre Emile Chambon (1905-1993). La chose semble logique. C'est à cet artiste aujourd'hui négligé que le musée doit son existence. L'homme devait donner à Carouge nombre de ses œuvres, plus une collection surabondante dont la partie africaine, comportant des objets remarquables, a fini au MEG. L'artiste pensait détenir des Gustave Courbet en veux-tu en voilà. Tout se révèle compliqué avec le peintre réaliste français. Il y a donc eu des déceptions. Toujours est-il que les négociations ont traîné, puis en partie capoté. Il ne s'en est pas moins fondé un lieu, confié à Jean-Marie Marquis. Ouvert en 1984 avec tout de même une donation Chambon (1), le petit musée a vite pris son essor grâce à des expositions de qualité. L'imagination suppléait l'absence de moyens financiers. Je garde un souvenir ébloui de celles consacrées aux cinq sens. Pendant se temps se formait grâce au conservateur un véritable fonds d’œuvres, centré sur Carouge. Celui dans lequel les invités se voyaient prier de piocher pour l'actuelle présentation (1).

Choix surprenants

Jean-Marie Marquis est hélas parti à la retraite, après nous avoir aussi bien vanté la tomate et le marronnier que Christa de Carouge. Il a été remplacé par Philippe Lüscher. Les choses ont bien commencé avec ce nouveau directeur. Elles se sont gâtées. Il y a eu arrêt maladie, puis rupture. La mésentente avec la responsable culturelle de la Ville sarde Nathalie Chaix était devenue patente. Celle-ci a fini par postuler pour un poste devenu vacant. Elle l'a obtenu, ce qui peut sembler aussi étrange que curieux. C'est donc sous sa houlette que se situe «I Love Musée de Carouge» (2), qui ne vous raconte bien sûr rien de tout cela. Jean-Marie Marquis n'a du reste pas été invité à choisir un objet. Il n'a pas été cité, selon son témoignage, lors des discours d'inauguration. «Du passé faisons table rase», comme on dit dans «L'Internationale». Je dois vous dire que je faisais partie des gens invités. J'ai même reçu une clef USB pour entrer dans les réserves carougeoises. Elle doit traîner dans un de mes tiroirs. J'ai fini par dire non, et pas uniquement parce que je ne sais pas me servir d'un tel engin. Vous aurez sans doute compris pourquoi. 

Reste l'exposition, qui se voit agréablement. L'amusant est bien sûr de découvrir qui a pris quoi. Avec le lot de surprises que la chose réserve. Guy Bärtschi, dont l'espace du 43, route des Jeunes se trouve sur la commune de Carouge, n'a pas élu une pièce d'art contemporain mais une assiette commémorative signée Copier de 1909. Omar Ba, qu'a exposé Guy Bärtschi, a choisi une grande urne en céramique blanche de Baylon. Exem, qui vient d'avoir son hommage au Musée de Carouge, s'est reconnu dans un «Enlèvement de Déjanire» d'Eugène Vibert, une aquarelle acquise en 2016. Bon achat. Une gravure d'arbre du même Vibert a simultanément été retenue par Anne Bisang et Steeve Iuncker. Gérald Poussin a fait l'objet d'un plébiscite. Il est l'élu de François Longchamp, de Zep, de Roger Mayou, directeur du Musée de la Croix-Rouge (et du Croissant-Rouge, pour faire politiquement correct) ou de Guillaume Chevenière. Aloys s'est pour sa part audacieusement désigné... lui-même. Après tout, pourquoi pas?

Retour sur Christa de Carouge 

Chambon a, comme je vous l'ai déjà dit, fait l'objet de toute une chambre. Il est permis de se révéler prophète en son pays. On ne peut en effet pas dire que l'important don consenti par l'artiste au Musée d'art et d'histoire se soit vu bien accueilli. Composé avant tout de grandes toiles de jeunesse (les meilleures), il a été montré une fois par le MAH avant de disparaître dans les caves. C'est l'occasion de revoir à Carouge «La sieste des bonnes» de 1936 ou «Les frères Morel» de 1934. Martina Chyba a elle préféré «L'Amour et Psyché» de François-Edouard Picot (1817), donné par Chambon, dont la grande version (datée 1819) demeure exposée en permanence par le Louvre. Ce ravissant tableautin se retrouve exposé comme les autres sur un mur blanc parsemé de gros points dorés. On se croirait dans une mise en scène de John Armleder (3). 

Le consensus s'est enfin fait sur Christa de Carouge, disparue au début de l'année. La dame en noir a rallié de nombreux suffrages. Ironie du sort, elle faisait elle-même partie des personnalités choisies. La couturière a eu le temps de remettre son petit texte. Elle avait choisi une boîte en céramique à la forme improbable. Un coup de foudre. «J'aimerais bien personnellement que mes cendres soient conservées dans cette urne, lorsque je ne serai plus là», a-t-elle dit. Prémonition? N'empêche que pour moi et bien d'autres, Christa reste en fait toujours là.

(1) Il comporte aujourd'hui 5000 pièces.
(2) Le commissariat est assuré par Nathalie Chaix et Klara Tuszynski.
(3) Il s'agit en fait d'une mise en scène d'Adrien Rovero qui parle dans sa déclaration d'intention de «scénographie forte». Quelle modestie...

Pratique

«I love Musée de Carouge», Muée de Carouge, 2, place de Sardaigne, Carouge, jusqu'au 2 septembre. Tél. 022 307 93 80, site www.carouge.ch/musee Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Entrée libre.

Photo (Ville de Carouge, 2018): L'une des salles de "I Love Musée de Carouge"

Prochaine chronique le dimanche 27 mai. Monet à Paris et Monet à Londres.

 

 

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