Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CHAMBÉRY/"Rois & Mécènes", les Savoie au XVIIIe siècle

Si vous parlez de «Siècle d'or» à des Hollandais ou à des Espagnols un tant soit peu cultivés, ils penseront immédiatement au dix-septième. Avec des Turinois, la vision deviendra plus nuancée. Si la grande période s’amorce effectivement vers 1650, le rococo occupe ici une position dominante. Rénové en 2012, le Musée des beaux-arts de Chambéry nous le rappelle avec son actuelle exposition «Rois & Mécènes», conçue avec le Palazzo Madama de la capitale piémontaise. Une manifestation tutti frutti touchant l'ensemble des arts. Il y a aussi bien là des tapisseries que des meubles, des tableaux, des céramiques ou de l'argenterie. 

Cette affirmation du XVIIIe se base sur une réalité historique. Longtemps resté un Etat tampon, pris entre la France et l'Italie, la Savoie s'affirme désormais comme un royaume ultramontain. Il y a déjà longtemps que Chambéry s'est vue délaissée comme capitale. Les ducs sont allés se faire voir à Turin dès 1563, transformant lentement un bourgade médiévale en métropole. Au XVIIe est ainsi née l'idée d'une ville neuve, construite sur un plan hippodamique (1). Les rues se coupent donc à angle droit. Plus tard, une perspective droite mesurant des kilomètres ira du Palais Royal jusqu'au château de chasse de Stupinigi. L'architecte Guarino Guarini se lance alors dans l'édification d'églises baroquissimes. Il n'y a pas plus bigot que la cour de Savoie.

Enfin couronnés! 

Au XVIIIe, les souverains peuvent donc travailler sur des acquis. Il leur s'agit de faire plus spectaculaire encore, afin de saluer leur gloire nouvelle. Ils sont enfin rois. La chose a commencé par le trône de Sicile en 1713. Les Savoie occupent depuis 1720 celui de Sardaigne, même s'ils ne mettront jamais les pieds dans l'île. Il leur faut rivaliser avec Louis XV à Versailles. D'où la construction, par Filippo Juvara cette fois, de basiliques (la Superga) ou de châteaux titanesques (Rivoli, Venaria Reale..). On logerait un hall de gare dans le salon central de Stupinigi, édifié sur trois étages pris entre les deux bras d'un palais construit en X (ou plutôt en croix de saint André). 

C'est cette splendeur qu'entend aujourd'hui refléter le musée de Chambéry. Un écho historique assourdi. La Savoie originelle se voit à cette époque reléguée au second plan. Notons cependant qu'elle touche, au propre comme au figuré, Genève de près. La République, puis le canton, garderont des frontières communes avec la Sardaigne jusqu'en 1860. Victor-Amédée III, un grand bâtisseur, est l'inventeur de Carouge dans les années 1770. Et n'oublions pas que l'architecte de Charles-Emmanuel III, Benedetto Alfieri, a imaginé le portique de la cathédrale Saint-Pierre. Il ne demanda aucun salaire. La restauration du plus protestant de temples par un homme du plus catholique ses rois faisait désordre. Notons que la République de Genève offrit une tabatière ornée d'un gros diamant à son épouse. Il y avait encore, en ce temps-là, des gens qui savaient vivre (2).

Un rococo international

Mais revenons à «Rois & Mécènes». Les Savoie firent travailler des peintres issus de leurs territoires, comme le Niçois Carle van Loo ou le Turinois Claudio Beaumont, mais aussi des ébénistes virtuoses du genre de Pietro Piffetti ou des sculpteurs inspirés, dont Francesco Ladatte. Tous pratiquaient ce que l'on pourrait appeler un rococo international. Beaucoup d'idées venaient de Paris, mais la Cour avait aussi l’œil sur Munich, où le genre devenait plus extrême. Plus fantaisiste. D'où une exubérance qui devait contraster avec des pratiques religieuses rigoristes. On a bien droit à une récréation de temps en temps. 

Toutes les œuvres présentées, sur deux étages, ne proviennent pas de Turin. Chambéry, qui resta donc sarde jusqu’au plébiscite de 1860 rattachant la Savoie à la France, possède son content d’œuvres, parfois spectaculaires. Ainsi en va-t-il de deux énormes tableaux de Beaumont, aux sujets historiques trapus. La photo illustrant cet article montre «Hannibal enfant jurant devant son père Hasdrubal une haine éternelle aux Romains». Les œuvres sont proposées de manière aérée par thème. De façon trop aérée parfois. En dépit d'une scénographie soignée, le visiteur reste sur sa faim. Dommage! Contrairement au «Settecento» vénitien ou napolitain, le XVIIIe italien (3) demeure méconnu, même sur place. 

(1) Hippomados de Milet, qui vivait en Asie Mineure au Ve siècle av. J.-C. était, comme tout le monde ne le sait pas, un urbaniste épris de lignes droites.
(2) Incapable de retrouver où j'ai lu cette anecdote. Elle mérite pourtant d'être vraie.
(3) Les Italiens ne comptent pas comme nous. Notre XVIIIe siècle est leur «Settecento».

Pratique

«Rois & Mécènes», Musée des beaux-arts, place du Palais de Justice, Chambéry, jusqu’au 24 août. Tél.00334 79 33 75 03, site www.musees-chambery.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 12h et de 14h à 18h. Photo (Musée des beaux-arts de Chambéry): L'énorme «Hannibal enfant jurant devant son père Hasdrubal une haine éternelle aux Romains». 

Prochaine chronique le dimanche 14 juin. Le Musée Bourdelle, à Paris, propose une étonnante exposition sur le thème du mannequin de cire ou de bois.

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