Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CHAMBÉRY/Le Musée des beaux-arts montre François Morellet et ses amis

Crédits: Jean-Pierre Clatot/AFP

C'est une exposition un peu nostalgique. Quand Caroline Bongard, directeur (et non directrice) du Musée des beaux-arts de Chambéry et Sébastien Delot se sont attaqués au projet, tout allait bien. François Morellet avait beau avoir 90 ans. C'était un vigoureux vieillard, dont les propos souvent amusants et amusés tranchaient avec sa position artistique, entièrement faire de rigueur. Et puis voilà... L'homme a disparu le 11 mai 2016, alors qu'il avait enfin acquis auprès du grand public son caractère de vedette de la scène française. Il n'était donc bien sûr pas là, si ce n'est en pensée, au moment du vernissage le 1er décembre. 

L'actuelle présentation, faite dans une immense salle du premier étage, constitue pourtant une de ses expositions les plus personnelles, même si le magnifique «Réinstallations» de Beaubourg en 2011, composé d’œuvres en néons clignotants (1), constituait déjà sa 455e participation à un accrochage de musée ou de galerie. Le propos tourne en effet autour de son cercle proche. L'idée était de montrer au public «François Morellet et ses amis». Des vrais. Des compagnons de route. Ou de recherche. On a tant abusé de ce mot doucereux depuis quelques décennies. Je me souviens ainsi que tout accrochage de François Daulte ou presque, à l'Hermitage de Lausanne, proposaient un nom connu, avant d'y ajouter «et ses amis impressionnistes»...

Des compagnons de route 

Morellet n'a donc pas créé en solitaire, même s'il n'a jamais quitté son métier premier, qui était de diriger une usine familiale de jouets et de voitures d'enfants. A 21 ans, en 1947, il rencontre ainsi François Arnal (1924-2012) et Pierre Dmitrienko (1925-1974). Ce dernier le pousse à géométriser la peinture qu'il produit dans ses moments de liberté. Le Parisien, qui a pris les pinceaux (les religieuses prennent bien le voile, après tout!) dès 1942 se lie également jeune avec Joël Stein (1926-2012). Un créateur nettement plus constructiviste. Peu de gens connaissent Stein. Mais il n'y a pas que des stars médiatiques dans le monde de l'art. Stein avait donc sa place sur les murs de Chambéry avec des œuvres appartenant à Danielle et François Morellet, un ensemble dans lequel les deux commissaires ont logiquement beaucoup puisé. 

Deux véritables vedettes vont cependant infléchir le parcours de Morellet. Le premier est le Zurichois Max Bill (1908-1994), un ancien du Bauhaus dont l'influence restait énorme dans les années 1950 et 1960. Cet adepte de ce que les Germaniques nomment paradoxalement «l'art concret» se voit représenté à Chambéry dans le hall (2) par un énorme ensemble de poutres de bois évoquant aussi bien l'équation mathématique que l'alignement mégalithique, genre Stonehenge. L'autre est l'Américain Ellsworth Kelly (1923-2015), qui a longtemps vécu à Paris. Ce Kelly-là s'est consacré dans sa peinture (mais pas dans ses dessins, souvent figuratifs) aux monochromes sur des supports aux formats souvent chantournés. L'un d'eux, parfaitement horizontal, celui-là, a aussi pris le chemin de Chambéry. Comme d'autres pièces importantes (et aujourd'hui très chères), il provient du Musée d'art moderne de Saint-Etienne, formé dans les années 80 avec le nez le caractérisant son premier directeur Bernard Ceysson.

Des néons dans un cabinet noir 

Autour de ces contacts, complétés par ceux avec des gens à la fois similaires et différents que sont Vera Molnár, Julio Le Parc ou Camille Graeser, il n'y avait plus qu'à bâtir. Caroline Bongard et Sébastien Delot l'ont fait avec habileté, en sachant qu'ils ne disposaient pas de moyens financiers titanesques. Chambéry reste un petit musée. Rien à voir avec la vaste entreprise que forme le Musée de Grenoble. Il leur fallait quelques Morellet historiques. Saint-Etienne, toujours lui, a prêté le «3200 carrés» de 1957, qui reste encore un tableau répondant aux règles constructivistes (des règles dont Gerhard Richter se fait parfois l'écho tardif). Un cabinet noir permet de montrer quatre tableaux des années 1960 en néon. Le fonds de la salle abrite enfin trois sculptures cinétiques. Elle se dilatent et se rétractent, transformant ainsi les carrés de leurs armatures en losanges. 

Le reste des lieux montre les proches de Morellet, comme Sol LeWitt ou Josef Albers. Ces pièces monumentales contrastent avec celles collectionnées par les époux Morellet, qui demeurent petites, à la manière d'objets souvenirs. Toutes, ou presque, illustrent cette absence de décisions subjectives dont François Morellet se targuait. Il s'agit là d'un art, scientifique, mathématique, cérébral, volontairement éloigné de toute affectivité. Du travail de la main aussi, qui se doit de devenir invisible. Une chose qui n'est visiblement pas pour déplaire au Musée des beaux-arts de Chambéry, Celui-ci lui a passé commande, en 1982 d'une œuvre pour sa façade. Il s'agit de «Le fantôme de Malevich» où Morellet joue, non sans humour, sur le fameux carré blanc sur fond blanc de 1918. 

(1) Les gardiens s'étaient plaints à l'époque de ce clignotement visuellement difficile à supporter durant des heures.
(2) Le hall du rez-de-chaussée a été intelligemment rempli par un café-restaurant rtès convivial.

Pratique

«François Morellet et ses amis», Musée des beaux-arts, place du Palais de Justice, Chambéry, jusqu'au 19 mars. Tél.00334 79 33 75 03, site www.chambrey.fr/musees Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

Photo (Jean-Pierre Clatot/AFP): Les tableaux de néon du cabinet noir. Tout clignote à toute vitesse.

Prochaine chronique le dimanche 22 janvier. Histoire genevoise, avec le livre posthume de Louis Binz.

 

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