Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CÉRAMIQUE/Quand Sèvres faisait de la sculpture en biscuit

Transformée en «établissement public» en 2010, partiellement jumelée avec Limoges en 2012, la manufacture de Sèvre a beau avoir perdu beaucoup de son lustre depuis les années 1950. Le mythe reste intact. C'est celui de la production d'un artisanat de super luxe, réservé aux tables des puissants du passé. On peine en effet à imaginer un avenir pour des porcelaines n'arrivant déjà plus à se rattacher au présent. Trop cher. Trop d'attente. Trop bourgeois. D'où des savoir-faire menacés. 

Placée sous la houlette d'un directeur absent pour cause de maladie depuis un an (!!!), le Musée national de la Céramique propose aujourd'hui l'une des plus remarquables expositions historiques organisées en France cette année. «La manufacture des Lumières, La sculpture à Sèvres de Louis XV à la Révolution» refait l'historique d'un genre. Créée en 1740 à Vincennes et transférée en 1756 dans un nouveau bâtiment construit pour elle près du château de Bellevue (disparu), la fabrique n'a pas créé que de la vaisselle de luxe. Elle a aussi (1) imaginé des groupes décoratifs, placés sur les tables ou agrémentant le dessus des meubles.

Le contraire de Meissen

Il ne s'agissait pas là d'une nouveauté. Meissen, la mère de toutes les manufactures (elle date de 1709), a lancé sur le marché toutes sortes de compositions dès les années 1720. Mais attention! Deux caractéristiques les différencieront de ce qui sortira plus tard des fours de Sèvres. D'abord, ces figurines sont peintes de couleurs chatoyantes, à l'imitation du réel. Ensuite, il s'agit toujours là, ou presque, de scènes d'une vie quotidienne idéalisée. De belles dames soutenant de petits chiens se font ainsi courtiser par se sémillants messieurs, tandis qu'un négrillon enturbanné leur sert une tasse de chocolat. 

A Vincennes, puis à Sèvres, la politique se révélera tout autre. D'abord, la statuette reste blanche. Mieux même. Elle va très vite perdre sa glaçure pour donner l'illusion du marbre. Si les productions de Meissen restent des bibelots, celles de Sèvres ambitionnent de devenir des sculptures, non plus imaginés par des modélistes, mais conçues par des artistes de renom. La chose explique du reste que l'actuelle manifestation n'ait pas pour commissaire un représentant des arts décoratifs du Louvre, mais un conservateur en chef au Département des sculptures, Guilhelm Scherf. Un spécialiste du XVIIIe siècle, cela va sans dire.

Pâte tendre et pâte dure

Le parcours va du coup sans arrêt confronter le modèle de terre cuite aux réalisations en porcelaine, tendre puis dure (2). Jusqu'en 1770, faute de kaolin, Sèvres ne produit qu'un «ersatz» bien moins blanc, ce qui fait du reste son charme. Le «biscuit», puisque c'est ainsi que se nomme cette pâte comme les statuettes l'utilisant, va perdre sous Louis XVI (monté sur le trône en 1774) son côté beurre frais. Il devient franchement crayeux. On pourrait, à tous les sens du terme, parler dès lors de biscuit sec. 

L'inspiration suit la même courbe fléchissante. L'art sous Louis XV se voulait aimable, utilisant des modèles de François Boucher ou de ses émules. Ce sont des bergers et des bergères surpris en pleines galipettes. Le ton se fait ensuite vertueux ou civique. Avec une virtuosité toujours plus grande (il faut une soixantaine de moules pour créer un modèle complexe, certains détails se pétrissant à la main), Sèvres va nous servir les grands hommes de la patrie ou des allégories anticipant la IIIe République, quand le progrès soutenait l'industrie, ou l'effort le genre humain. La Révolution continuera sur cette lancée, avec ce que cela suppose parfois d'incongru. Il fallait oser le médaillon de Marat, le sans-culotte, en biscuit de Sèvres...

Restauration après soixante-dix ans 

Remarquable de bout en bout, en dépit du nombre élevé d’œuvres présentées, l'exposition ne possède pas qu'une justification artistique et scientifique. Elle marque aussi la fin de la restauration des modèles de terre cuite, dont certains sont dus à des gens aussi importants que Louis Boizot ou Etienne-Maurice Falconet. Le 3 mars 1942, un bombardement, destiné non pas à la manufacture mais aux usines Renault très proches, a gravement touché le bâtiment. De nombreux objets ont été fracassés, ou du moins endommagés. Or, jusqu'à ces dernières années, personne n'avait touché aux caisses contenant les débris. Il aura fallu pour cela attendre soixante-dix ans (trois générations!) et le mécénat de BNP-Paribas. Pendant ce temps, le Musée de Sèvres a procédé à de nombreux, et parfois coûteux, achats. Je vous permets de deviner ce que j'en pense... 

(1) Les statuettes ont toujours formé un genre très minoritaire, mais il s'est est créé de nouveaux modèles jusqu'aux années 1950, dans le genre Art Déco attardé.
(2) Vu la réduction à la cuisson, la terre cuite est toujours d'un quart plus grande que le produit final en porcelaine.

Pratique

«La manufacture des Lumières, La sculpture à Sèvres de Louis XV à la Révolution», Musée national de la Céramique, 2, place de la Manufacture, Sèvres, jusqu'au 18 janvier. Tél. 00331 46 29 22 05, site www.sevresciteceramique.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 17h. Beau catalogue édité chez Faton à un prix très concurrentiel: 45 euros. Photo (RMN): Fragment d'un groupe des années 1760, inspiré par le peintre François Boucher.

Prochaine chronique le lundi 23 novembre. Porcelaine toujours. L'artiste minimaliste Jürgen Partenheimer a collaboré avec Nymphenburg. Il en est ressorti des vases présentés à Genève par l'Ariana.

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