Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CÉRAMIQUE/Le Vaudois Edouard Chapallaz est mort à 95 ans

Crédits: TSR/Télévision romande

C'était l'une des figures cardinales de la céramique suisse. L'une des plus connues aussi du public. Il a longtemps existé un véritable «fan club» autour du Vaudois Edouard Chapallaz, qui vient de mourir discrètement, à près de 95 ans. «Il y a encore vingt ans, les amateurs attendaient devant la porte d'une galerie présentant ses nouvelles créations pour pouvoir être les premiers à en acheter. La chose ne serait aujourd'hui plus concevable», raconte un témoin Et encore! Certains repartaient peut-être bredouilles. Des œuvres du potier, il n'y en avait jamais assez.

Edouard Chapallaz était né à Yverdon en 1921. Coïncidence, son collègue Philippe Lambercy, décédé en 2006, avait vu le jour dans la même petite ville, deux ans auparavant. Les deux hommes avanceront de concert, même si ce n'est pas souvent dans la même direction. Lambercy misera beaucoup sur l'enseignement. Il fera carrière à Genève. Il donnera enfin des pièces volontiers monumentales, dépourvues de toute autre fonction que décorative. Chapallaz, lui, restera près de ses fours, à Duillier, après savoir pris son envol personnel en 1958. Il produira avec une modestie et régularité, un peu comme un bon boulanger pétrit du bon pain. La métaphore n'a d'ailleurs rien d'audacieux. Il s'agit ici comme là d'un travail en pleine pâte.

Un apprentissage dans les règles 

Chapallaz avait débuté dans ce qui était alors les règles. Il a suivi une formation de tourneur à l'Ecole suisse de céramique de Chavannes-près-Renens, entre 1936 et 1939. L'adolescent rencontra par la suite Mario Mescarin, un Italien qui avait refusé le fascisme. De l'homme, il va davantage retenir les idées que les réalisations. Chapallaz a travaillé en Suisse alémanique pour l'industrie, du genre catelles et lavabos. Il a aussi collaboré en 1953-54 avec la poterie Ménélika de Genève, alors sur son déclin. Cette association avait mal fonctionné, en dépit du coup de jeune apporté par le Vaudois. Chapallaz en gardait un souvenir très amer. 

L'expérience lui aura au moins donné le goût de se mettre à son compte. Dans les années 1950, en dépit des tombereaux de céramiques industrielles venues d'Allemagne, il restait une place pour le produit artisanal bien fait. Chapallaz avait en plus le mérite de rester simple. Pratique. Indépendant des modes. Il travaillait sur une quantité limitée de formes, même s'il avait innové avec les deux coques crème de ses «Cyclades», qui évoquaient pour lui la Grèce archaïque. Ce qui le passionnait, c'était de faire évoluer la gamme de ses émaux, avec une préférence non dissimulée pour les bruns, les vert olive et les rouge vif. Chaque année, comme une collection de couturier, il existait ainsi une nouvelle gamme Chapallaz. On peut comprendre que certains de ses collectionneurs aient fini par posséder de lui près d'une centaine de pièces.

Adopté par les galeries et les musées 

Chapallaz aurait pu rester simplement diffusé dans des «Wohnshops», comme il en existait beaucoup en Suisse, il y a trente ou quarante ans. Cet homme cultivé, qui parlait très bien de son travail, a cependant été soutenu par les galeries et les musées. Parmi ces derniers, il semble clair que celui des Arts décoratifs de Lausanne (devenu depuis 2000 le Mudac) a joué pour lui un rôle primordial. Alors dirigé par Rosemarie Lippuner, il a souvent montré Chapallaz, le faisant accéder au rang d'artiste à part entière. Mais l'homme a aussi été vu à L'Entracte en Pays de Vaud, chez Engelberts à Genève, puis plus récemment chez Lionel Latham à la Corraterie. Solide, le céramiste a longtemps continué ses cuissons. Octogénaire, il donnait ainsi encore quelques vases d'un format imposant. On imagine leur poids au départ, encore gorgés d'eau... 

Bien représenté dans un musée comme l'Ariana (notamment grâce au gigantesque legs de Csaba Gaspar), Edouard Chapallaz y a reçu sa dernière exposition muséale début 2015. Le nonagénaire avait encore sa belle tête, auréolée d'une crinière blanche. Il ne pouvait cependant plus marcher, ce qui l'avait amené à entrer dans une institution. L'exposition était symptomatiquement axée autour de l'émail. Elle regroupait trois artistes préoccupés en priorité par la couleur. Le Vaudois y était avec l'Espagnol Artigas, le collaborateur de Miró disparu en 1980, et Daniel de Montmollin, qui reste frais comme l’œil à 95 ans. Une sorte de dernier des Mohicans depuis quelques jours, même si la céramique classique conserve ses défenseurs.

Photo (TSR): Edouard Chapallaz dans le film que lui avait consacré la Télévision romande en 1969.

Ce texte remplace celui initialement annoncé sur le Musée Barbier-Mueller, qui est repoussé au jeudi 18 mars.

Prochaine chronique le samedi 13 février. Cy Twombly au Museum für Gegenwartskunst de Bâle, en attendant la réouverture du Kunstmuseum de la ville en avril.

 

 

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