Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CÉRAMIQUE/L'Elysée commande un énorme service à Sèvres

Crédits: Cité de la Céramique

L'Elysée a commandé un nouveau service à la Manufacture de Sèvres. Et pas un petit, vu qu'il comportera 1200 assiettes. «Le Canard enchaîné» s'est bien sûr déchaîné. Je vais tenter de vous expliquer pourquoi il s'agit pourtant d'une bonne nouvelle. Aujourd'hui incluse dans une brumeuse Cité de la céramique, la fabrique semble en effet à bout de course. Notons que le musée national qui l'accompagne ne se porte guère mieux. 

Le service pour commencer! Dessiné par Evariste Richer, il s'appellera «Bleu Elysée». Normal. Le bleu reste associé à Sèvres depuis le XIXe siècle, même si les plus premières réussites de l'entreprise, créée à Vincennes en 1740 et transposée à Sèvres dès les années 1750, furent un rose vif (horriblement cher à produire), puis un vert intense. On aimait ce qui pétait le feu au XVIIIe siècle. Les assiettes, que le «Canard» estime à 400 ou 500 euros pièce (ce qui me semble presque bon marché pour Sèvres), comporteront un dessin en plan de l'Elysée (1). Il y a eu un concours. On sait que trente artistes y ont participé. Il s'agissait de fournir un modèle pour les grands dîners se déroulant dans la Salle des Fêtes.

Signes d'usure 

Officiellement, les anciens services utilisés donnent des signes d'usure, même s'il est clair qu'on ne les utilise pas tous les jours. Il en existe essentiellement deux. Le plus ancien a été commandé par René Coty sous la IVe République, ce qui nous fait remonter aux années 1940. Le second résulte d'une initiative de Jacques Chirac. Le but réel est cependant de donner aujourd'hui un coup de jeune aux réceptions du palais, dont l'aménagement s'est vu bien dépoussiéré depuis 2017. 

Pourquoi est-ce alors une bonne nouvelle? Parce que Sèvres vivote, ou plutôt crevote. Les prix se révèlent tout sauf concurrentiels, et pourtant la fabrique reste depuis toujours dans le rouge. Il lui faut des soutiens officiels, devenus rares depuis Valéry Giscard d'Estaing, le dernier sans doute des présidents à s'être intéressé aux arts décoratifs traditionnels. Dès les années 1750, Louis XV avait dû racheter des parts de société. La Révolution a failli faire disparaître la manufacture. Elle a été repêchée par Napoléon, comme les soieries de Lyon. Il lui a fait des commandes sans but précis, si ce n'est de faire tourner la machine et de fournir des cadeaux diplomatiques. La IIIe République, après 1870, s'est reposé la question de la viabilité. En 1960, André Malraux, devenu Ministre de la culture, a failli mettre Sèvres à la casse, si j'ose utiliser l'expression. C'était pourtant une bonne époque créatrice.

Manque de commandes

Malraux pensait sauver la firme avec l'aide des artistes plasticiens. Hadju, Geneviève Asse, Chu Teh Chun, Ettore Sottsass ou Serge Poliakoff ont donné au fil du temps des projets souvent peu céramiques. Les ventes ont chuté, même si Sèvres possède son magasin sur place et un autre près du Louvre à Paris. Mais ce sont surtout les commandes qui font actuellement défaut. Les délais de livraison ont toujours été effarants. Catherine de Russie a attendu quatre ans. Louis XVI n'a jamais vu la totalité de son service commandé en 1783. Il avait été guillotiné en 1793 (2). Or les gens sont devenus trop pressés pour se soumettre à la lenteur de savoir-faire complexes et d'un travail entièrement manuel. Il semble donc bon qu'en ces temps où l'on vient au secours des techniques artisanales un chef d'Etat maintienne celles de Sèvres. Les esprits chagrins pensent déjà qu'elles ont perdu de leur subtilité depuis une cinquantaine d'années.

(1) La directrice Romane Safarti a pourtant précisé au "Figaro" que le service ne se verrait pas facturé à l'Elysée "puisque le produire entre dans nos fonctions déjà subventionnées".
(2) La partie exécutée appartient aujourd'hui à la Royal Collection anglaise.

Photo (Cité de la Céramique): Les ateliers de Sèvres.

Texte intercalaire.

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