Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CÉRAMIQUE/L'Ariana réunit le trio de choc des émailleurs

Il existe des modes en céramique comme en toute chose. La tendance actuelle va aux terres brutes. Nues. Sèches. Aucun risque d'en trouver chez Josep Llorens Artigas, Edouard Chapallaz ou Daniel de Montmollin. Aujourd'hui réunis par l'Ariana, ces trois potiers ont toujours voulu faire chanter les émaux, dans la tradition chinoise. Il est vrai que, comme le rappelle la conservatrice du musée Anne Claire Schumacher, les noms des couleurs du Céleste Empire font rêver. Qui n'aurait envie de s'approprier les sangs de bœuf, les fourrures de lièvre, les noirs miroir ou les poussières de thé? 

De générations différentes, Artigas (1892-1980), Chapallaz et Montmollin (tous deux nés en 1921) se rejoignent sur bien des plans. D'abord, ils sont liés à la Suisse romande, même si Artigas est Catalan et si frère Daniel de Montmolin a pris l'habit à Taizé. Ils ont ensuite misé sur la simplicité des formes, apparemment immuables, mais en réalité sans cesse modifiées de façon infime. Ces chimistes ont enfin pratiqué des recherches ininterrompues sur la composition de l'émail. Les amateurs ont pu le noter avec la production de Chapallaz, souvent vue en exposition. Ce n'est jamais tout à fait le même vert, ni le même brun. Ce dernier peut se tacher d'huile brillante, à moins qu'il n'apparaisse tout à coup granuleux. Tout se situe dans la variation et la gradation.

Une représentation inégale

Les trois artistes, dont les deux survivants se sont retrouvés mardi 4 février à l'Ariana, n'ont jamais été vraiment proches. Mais ils se sont connus. Ils ont suivi leurs trajectoires réciproques. «De Montmollin passait volontiers par Galiffa lorsqu'il se rendait en Espagne», explique Anne-Claire Schumacher. «Il garde le bon souvenir que l'épouse genevoise d'Artigas lui concoctait à ces occasions. Artigas allait pour sa part boire le thé chez les Chapallaz lors de ses visites en Suisse. C'est par l'intermédiaire de Philippe Lambercy que Chapallaz et de Montmollin se sont croisés à plusieurs reprises.» Le monde est petit, surtout en céramique. N'oublions pas que Chapallaz et le Genevois d'adoption Lambercy sont tous deux nés à Yverdon... 

Les trois membres de ce qui tient désormais du trio restent très inégalement représentés dans les collections de l'Ariana. Edouard Chapallaz l'est admirablement, mais l'homme a toujours possédé son fan club en terres genevoises et vaudoises. Le musée ne déteint pas de lui moins de 169 créations, données en majorité par ces mécènes que furent Charles et Isabelle Roth ou Csaba Gaspar. Récemment montré au Musée Baur, Daniel de Montmollin restait en revanche presque absent du fonds. Le moine de Taizé vient de combler cette lacune par un don portant sa représentation à 39 pièces. Céramiste de Miró, qui lui a fait exécuter des murs apportant peu à l'histoire de l'art (Miró est mort assez jeune à la peinture), Artigas demeure en revanche fantomatique. Trois pièces à peine. «Nous avons dû faire appel aux collectionneurs privés genevois.»

Un savant mélange 

Il fallait trouver une manière de présenter les œuvres, au premier étage de l'Ariana, dans les deux grandes salles vouées à la création contemporaine. «Nous avons commencé par tamiser la lumière.» La grande idée reste cependant d'avoir mêlé les œuvres des trois artistes, ce qui permet des rapprochements comme des différenciations. Après avoir lu quelques étiquettes, le visiteur démêle assez bien les personnalités. Artigas, c'est le plus sobre de ligne. Celui qui reste dans les émaux mats. Chapallaz se révèle le plus coloré. Le plus sensible aux émaux de couverture. A côté de ces deux grands sobres, Daniel de Montmollin semble quasi baroque. Ses couleurs créent des motifs. Abstraits certes, mais des motifs tout de même. 

Ces différences n'offrent rien d'essentiel. Nous restons dans le classicisme pur. Dans un intemporel où n'intervient par ailleurs aucune géographie. La Chine reste lointaine. Elle s'est vue absorbée. Intégrée. Digérée. Il en reste l'inspiration et une aspiration au contemplatif. Artigas, Chapallaz et de Montmollin visent l'essentiel. Avec eux, nous nous situons en dehors de toute décoration.

Pratique 

«Artigas, Chapallaz, de Montmollin, Chantres des émaux», Musée de l'Ariana, 10, avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 31 mai. Tél. 022 418 54 50, site www.ariana-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Nicolas Lieber/Ariana): Une pièce pour chacun. Sauf erreur de ma part, Chapallaz à gauche, Artigas au centre et Daniel de Montmollin à droite.

Prochaine chronique le samedi 7 février. L'Elysée présente à Lausanne Eggleston, l'Américain qui a rendu la photo en couleurs respectable. 

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