Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CÉRAMIQUE / L'Ariana et ses mécènes du contemporain

L'Ariana proposait mardi une soirée doublement familiale. D'une part, ses amis forment depuis longtemps une sorte de fratrie. De l'autre, il s'agissait de rendre hommage, par le biais d'un vernissage d'exposition, à Gisèle de Marignac, aujourd'hui décédée. Sa fille Lorraine a ainsi pu expliquer à quel point cette dame d'un autre temps (c'est à dire très dame, précisément) avait trouvé dans le musée, dont elle était devenue la mécène, une façon de se réaliser. "Elle nous disait souvent que l'Ariana l'avait sauvée en donnant un nouveau but à son existence." 

Un peu d'histoire s'impose avant d'un arriver à la manifestation, présentée jusqu'en novembre dans les salles du premier étage. Gisèle de Marignac, née van Berchem, était liée à Marie-Thérèse Coullery. "Mathé" était un sacré personnage. Elle se révélait monumentale, à tous les sens du terme. Après avoir exercé au Musée d'art et d'histoire, la conservatrice avait passé à la toute nouvelle Fondation Baur, qui lui avait inoculé le virus du Japon. Puis la Ville l'avait nommée à la tête de l'Ariana, bientôt fermé "par la volonté du peuple", comme elle aimait à le dire. Une votation avait refusé les crédits pour la restauration de l'institution, créée au XIXe siècle par Gustave Revilliod et vouée depuis les années 1930 à la céramique et au verre.

Travail dans les caves 

Le travail de l'Ariana continuait, mais souterrainement. Il s'agissait d'inventorier et de classer le fonds dans les caves. Froid glacial en hiver. Les lieux n'étaient plus chauffés. "Mathé" recrutait des bénévoles. Gisèle de Marignac figura parmi les premiers. Cette patricienne pleine d'humour ne reculait pas devant les tâches ingrates. Elle resta après la réouverture du musée en 1993. Son rôle changea cependant. En 1994, le musée a en effet perdu ses crédits d'acquisition, comme tous ceux dépendant de la Ville. Dotations jamais retrouvées depuis. Il devenait comme un vaisseau progressant dans le brouillard. Acheter, c'est tout de même donner du signe. 

L'amie fidèle va donc se substituer aux pouvoirs public. Elle le fera en compagnie de Roland Blaettler, nouveau directeur, "Mathé" étant partie à la retraite. "Elle a commencé par nous faire des dons dans le domaine patrimonial", raconte ce dernier. Mais il fallait pouvoir suivre la création contemporaine. Gisèle de Marignac s'est prêtée au jeu. "Elle pensait nous léguer une forte somme. Puis elle a changé d'avis. Elle trouvait plus "amusant", c'était son adjectif, de la dépenser avec nous, en opérant des choix communs. J'établissais une pré-sélection. Nous discutions, parfois à plusieurs reprises. Elle se laissait souvent convaincre, ravie a posteriori par son audace."

Cent pièces, dans des genres très différents 

Sont ainsi entrées plus de cent pièces, donnant dans des genres très différents. Qu'y a-t-il de commun entre les pots aux immenses anses bariolées de l'Américaine de Toscane Betty Woodman et les sculptures du Japonais Akio Takamori représentant des dormeurs? "C'est là le rôle du mécène", explique Anne-Claire Schumacher", actuelle conservatrice. "Il aide à bâtir le patrimoine du futur en participant à la décision. Il se différencie de l'artiste offrant certains de ses œuvres comme du collectionneur faisant don de sa collection." Isabelle Naef Galuba, directrice de l'Ariana, résume la chose en un mot, "complémentarité". 

Gisèle de Marignac n'a pas été remplacée. Mais elle n'est pas seule à figurer aujourd'hui sur les tables métalliques du premier étage. "Des tables magnifiques qu'elle nous avait offerte et qui ont fait école", rappelle Roland Blaettler. "Le directeur du Victoria & Albert Museum de Londres, venu en visite, a voulu les mêmes." D'autres dons, assurés en collaboration, ont en effet trouvé place. Certains constituent en réalité de purs achats. Non content de donner au musée plus de 2000 céramiques, Csaba Gaspar a fait du musée son héritier. Il existe aussi des associations ponctuelles. Un amateur désirant rester anonyme a assumé un coup de cœur commun lors dû dernier "Parcours céramique" carougeois.

Le rôle des Amis

Et les Amis du musée, me direz-vous? Il sont plus de 400, menés par l'assez mondaine Ariane (un prénom prédestiné!) Bory. Eh bien, ils ne figurent pas là, mais dans une vitrine de l'actuelle exposition "Terres d'Islam", au sous-sol. Les acquisitions patrimoniales semblent davantage dans leurs cordes. Il faut dire que la prise de risque, comme le rappelle Anne-Claire Schumacher "reste plus forte dans le domaine contemporain, moins balisé et du coup sujet à la subjectivité." J'ajouterai pour mon compte que des Amis supposent un comité d'achat. Et qui dit comité pense très vite divergences...

Pratique

"Création contemporaine et mécénat, une alliance durable, Hommage à Gisèle de Marignac", Ariana, 10 avenue de la Paix, Genève, jusqu'au 16 novembre. Tél. 022 418 54 50, site www.ville-ge.ch/ariana Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Pas de catalogue. Photo (Olivier Vogelsang): Gisèle de Marignac à l'Ariana.

Prochaine chronique le dimanche 20 avril. Professeur à l'Univeristé de Genève, Jan Blanc sort un énorme livre sur Vermeer. Entretien.

 

 

 

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