Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CÉRAMIQUE/Bouke de Vries chauffe la colle

Attention à la casse! Un faux mouvement, et votre tasse à thé de chez IKEA ou votre soupière de Sèvres rose finira en miettes. Il y a égalité des céramiques lors de la chute, comme il y a égalité des humains devant la mort. Avec une différence, cependant! La porcelaine ou la faïence se recollent avec beaucoup d'art, ce qui peut prendre infiniment de temps. 

Ce dernier possède un prix, de plus en plus élevé en Occident. Les pièces arrivant éclopées chez Bouke de Vries, un Néerlandais établi à Londres, ne méritent du coup pas toutes réparations. Seules les plus précieuses se verront raccommodées. Autant dire qu'il reste dans l'atelier de cet homme de 54 ans un nombre considérable de débris. Des tessons sans avenir. Il faut être fragment de vase grec antique ou vestige de céramique islamique médiévale pour oser prétendre à un futur artistique et commercial...

Une nouvelle vie 

Que faire? Heureusement que Bouke de Vries est un créateur, ou comme on préfère dire de nos jours, un créatif! L'homme a après tout accompli ses études au prestigieux Saint Martins College de Londres. Il a travaillé pour les couturiers John Galliano et Zandra Rhodes, ainsi que pour Stephen Jones, l'empereur britannique du chapeau haut de gamme. Devenu restaurateur d’œuvres d'art en céramique, Bouke a donc entrepris de conférer une nouvelle vie à ces restes déconsidérés. Le Hollandais en fait des sculptures jouant sur les thèmes de la destruction, de l'explosion, de la mort ou du souvenir. 

"Son travail m'a tout de suite séduit", explique Vincent Lieber, conservateur du Château de Nyon, qui propose depuis quelques jours une exposition Bouke de Vries. "Ces céramiques brisées, ces fragments d'assiettes s'engagent avec lui dans une autre direction. Un aspect nouveau leur est conféré." Le tout sans abus, ni appropriation indue. "Les pièces nouvellement imaginées conservent une allusion au sens qui était propre leur lors de la création initiale." Le Vaudois a d'autant plus désiré organiser une manifestation autour du Hollandais que le Château reste largement voué à la porcelaine de Nyon, dont la fabrique resta active de 1781 à 1813.

Présentation somptueuse

Il aura fallu du temps pour mener le projet à bien. Bouke de Vries se voit aujourd'hui sollicité un peu partout, de Milan à Kyoto. Afin de le convaindre, Vincent Lieber lui a donc offert de la matière à réflexion. Il a acheté du Vieux Nyon dépareillé, ébréché ou usé. L'invité a ainsi pu jouer avec des débris inédits, créant par ailleurs de multiples pièces nouvelles pour ce qui est devenu sa rétrospective la plus complète à ce jour. Il fallait bien cette abondance pour lui faire oublier les fastes de Charlottenbourg, à Berlin, ou d'Alnwick Castle, dans le Nothumberland britannique. 

La présentation imaginée face au Léman est magnifique. Mieux que cela, elle paraît évidente. Le visiteur a l'impression que les sculptures ont toujours été là. Vincent Lieber les a réparties par genre. La guerre occupe une place de choix. Il faut avoir vu l'immense surtout de table, long de près de dix mètres, dont le champignon central, fait de porcelaines blanches, évoque la bombe d'Hiroshima. Il y a aussi des vanités, avec des papillons suggérant d'éventuelles renaissances, des empilages sous cloches de verre évoquant d'anciennes collections d'histoire naturelle et une tulipière bardé d'euros. Une allusion à la folie spéculative sur l'oignon de tulipe en Hollande, qui avait fini par un krash financier foudroyant en 1636...

L'art de jouer avec le génie du lieu 

Totalement réussie, l'exposition sait jouer à la fois du génie du lieu et de l'éclairage contemporain. Bouke de Vries n'est pas un intrus, comme le demeurent trop souvent les artistes invités juste pour "faire moderne". Il apporte un univers compatible avec celui qu'il vient troubler. Une salle un peu morbide le prouve. Face à la tombe baroque de madame Langhans, sculptée par Dahl à Hindelbank (un must pour les voyageurs du XVIIIe siècle), montrant la jeune femme brisant la dalle funéraire pour en sortir avec son enfant mort, De Vries a inventé un hommage en fleurs céramiques. Je ne vous dis que ça! 

Il fallait encore savoir présenter. Mettre en valeur. Doser les lumières. Rapprocher. La chose tient moins à la science qu'au goût. Une chose dont la plupart des conservateurs de musée restent généralement dépourvus. L'exposition devient ainsi une oeuvre en soi. Ne prenez cependant pas ce mot trop au sérieux. Il s'agit aussi, et ici surtout, d'une partie de plaisir.

Pratique

"Bouke de Vries", Château de Nyon, jusqu'au 12 avril 2015. Tél. 022 363 83 51, site www.chateaudenyon.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Photo (Château de Nyon): L'une des pièces de Bouke de Vries, faite de tessons de céramique ancienne et moderne.

Prochaine chronique le jeudi 11 décembre. Des livres avant Noël: Dürer, Saint Laurent, Christine de Suède....

 

 

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