Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Ce chômage que la France a voulu

Une mobilisation, ça ? Un état d’urgence ? La dramaturgie n’y était pas. François Hollande dévoilait son plan de lutte contre le chômage, et on aurait dit un épicier lisant, laborieusement, une liste de tâches rébarbatives à entreprendre dans la mauvaise volonté générale.

Trop cruel ? Le président français a bien sûr le souci de ce mal qui ronge le corps social depuis longtemps. Mais chacun comprend qu’il est aussi très préoccupé par l’échéance électorale (printemps 2017) qui se rapproche. Il a dit qu’il serait à nouveau candidat si l’emploi repartait à la hausse, et il n’est pas impossible que les mesures annoncées, s’ajoutant à la petite reprise de l’économie française, lui permettent de tenter de s’accrocher à l’Elysée.

Mais demeure cette énigme. Comment se fait-il que la France ne parvienne pas à sortir du chômage de masse qui la blesse depuis trente ans, alors que l’Allemagne et les Etats-Unis, pour prendre les deux exemples les plus frappants, ont retrouvé à peu près le plein emploi, et que les autres voisins européens recréent une partie des postes de travail perdus ?

La réponse est dans un essai vieux de vingt ans. Son auteur, Denis Olivennes, trotskiste dans sa jeunesse devenu – comme d’autres camarades – grand patron (Air France, FNAC, Nouvel Obs, Lagardère), avait secoué les esprit en démontrant, en 1994, que le chômage est finalement une préférence française. C’est l’effet aberrant, expliquait-il, du très précieux système de protection sociale édifié dans l’après-guerre.

Il a donné naissance à une société duale. D’un côté, des salariés protégés par des contrats rigides, un épais code du travail, un plancher de revenus plus élevé que presque partout ailleurs, et défendus par des syndicats, faibles mais cogérants du système, et largement indifférents au sort des chômeurs. De l’autre côté, au fur et à mesure que s’aiguisait la concurrence internationale, s’est constitué un volant croissant de demandeurs d’emplois, pris en charge grâce à des prélèvements sociaux très lourds dont s’acquittent les entreprises et leurs employés.

Cette description et naturellement un peu caricaturale. Il n’empêche que ce sous-emploi massif et durable n’a provoqué ni troubles ni soulèvements. L’assurance chômage est plutôt généreuse, et avec des aides diverses et un revenu d’insertion, un Français sans emploi peut mener une vie, certes pas enviable, mais pas catastrophique non plus.

Et pendant une trentaine d’année, le système a fonctionné. Les mouvements sociaux (grèves, occupations) sont toujours venus de ceux qui avaient un emploi, pas de ceux qui n’en avaient pas. Ce qui amenait Denis Olivennes à dire que les chômeurs, d’une certaine manière, participent au consensus qui les met hors du travail.

Au moment où Olivennes écrivait, François Mitterrand expliquait que contre le chômage «on a tout essayé». Ce qui revenait à dire qu’on pouvait continuer de vivre avec.

L’Allemagne, qui connaissait une semblable distorsion, n’a pas montré le même fatalisme. Mais il a fallu du courage à Gerhard Schröder pour imposer les réformes dont on mesure maintenant les résultats. Il y a perdu, sinon sa chemise, du moins la chancellerie.

La France se réveille plus tardivement, et c’est peut-être bien un autre effet du terrorisme qui l'a ensanglantée l’an passé. Une nouvelle intelligentsia conservatrice ne veut voir dans cette violence que la manifestation d’une barbarie hétérogène – et musulmane. Et quand le premier ministre Manuel Valls a osé dire que le pays payait le pris de l’apartheid social qu’il a laissé se développer dans ses banlieues, il a été rappelé à l’ordre, et il a ravalé son audace. Il disait pourtant vrai : le chômage massif dans les périphéries des villes a créé un terreau favorable à ce mélange de délinquance et de radicalisme extrême.

C’est ce que pense et dit aussi Emmanuel Macron, le ministre de l’économie, immédiatement mouché à son tour. Mais celui-là ne se tait pas, et c’est sans doute une chance pour la France. Macron est prêt à des réformes «allemandes», car il pense que contre le chômage on n’a pas tout essayé. Les Français – tous les sondages le disent – soutiennent le jeune ministre et sont prêts à le suivre. Est-ce le courage qui vient ?

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