Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CAROUGE/Sophie Favre déploie sa ménagerie

C'est bientôt Noël, mais Sophie Favre reste fidèle à ses lapins. A moins que ce ne soient des chats. Avec la céramiste française, rien n'apparaît jamais tranché. Ses sculptures animalières imaginent des espèces fortement métissées. Un cavalier enfourche ainsi une monture qui tient du cheval comme du lièvre. 

C'est la quatrième fois que la Grenobloise se retrouve chez Marianne Brand, à Carouge. "Et ce n'est pas la dernière!", assure la galeriste. Sophie a trouvé là son public, à qui elle fournit des doudous non pas de tissu, mais de terre. A son corps défendant, d'ailleurs! Sophie Favre ne partage pas cette sentimentalité. Il suffit de l'entendre. Je l'ai rencontrée lundi 15 décembre dans le petit espace qu'elle occupe provisoirement rue Ancienne, entre ses statuettes et ses peintures. "Je reprends les pinceaux quand je vais exposer ici." 

Pourriez-vous, Sophie, vous présenter?
Je suis née en février 1950 à Grenoble, mais j'y suis restée quelques années seulement. Mes parents étaient céramistes. Ils ont connu bien des déboire financiers, qui les ont conduit à s'installer successivement un peu partout. Ils ont notamment été à Vallauris, qui vivait alors sa grand époque. Mon père a fini par renoncer. Il a gagné sa croûte à Paris. Mais mère a continué, mais pour elle seule. J'ai donc fait mes étude de peinture dans la capitale. 

Comment êtes-vous arrivée à la poterie?
Tard. A 30 ans. Je me disais, enfant, que c'était un métier dégoûtant. On a toujours les mains sales avec lui. Notre chat s'était en plus noyé dans la cuve des émaux. J'ai connu bien plus tard un moment de déprime. Ma mère m'a mis les mains dans la terre pour m'en distraire. C'est comme ça que tout a commencé. Et maintenant, je fais des chats en céramique! 

Quel était auparavant votre activité?
Graphiste. Il fallait gagner ma vie. Je travaillais avec des gens sympathiques. Je tenais donc bien le coup. Un jour, la boîte a déposé son bilan. Je me retrouvais devant l'inconnu. Je me suis dit que c'était le moment ou jamais de me lancer pour de bon. J'y suis allée au culot. J'ai pris une sculpture sous le bras, et je suis partie faire le tour des galeries de Saint-Germain-des-Prés. La première m'a trop intimidée pour que j'ose sonner. La seconde a dit oui. Elle m'a pris ma pièce, qui s'est vendue presque immédiatement. C'était un bon début. 

Vous avez donc commencé directement par la sculpture.
Ma mère m'a appris à tourner, mais ce n'était pas mon truc. J'avais besoin de modeler. L'avantage, quand on débute sur le tard, c'est qu'on tâtonne moins. Je savais donc ce que je voulais. Je me sentais figurative. Influencée par la BD qu'on voyait dans les années 80. J'en ai d'ailleurs tracées quelques-unes, de BD, sur papier. Elles n'ont jamais été publiées. 

Pourquoi sculpter des animaux?
Mais il n'y a pas qu'eux! En fait, je ne sais pas. Par besoin de me cacher, sans doute. Personne ne peut dire qu'ils me représentent. Cela dit, je fais des lapins qui pensent. Mes bébés actuels pensent aussi. Ils racontent donc de petites histoires. J'aimerais bien passer à des histoires plus longues, en montrant par exemple des ensembles. Des ensembles qui ne formeraient qu'une seule pièce à acheter, ce qui n'est pas très commercial. Je pourrais ainsi échapper à l'aspect doudou. Aux achats un peu sentimentaux. Les gens se projettent beaucoup dans mes céramiques. Trop, sans doute. Certains leur donnent même un nom, comme pour une peluche. 

Vous mélangez les espèces. Chat-lapin...
Ou lapin-cerf. Je brasse en m'arrangeant pour le résultat demeure un animal ordinaire. Je ne veux surtout pas qu'il soit trop beau. Si je m'écoutais, j'en ferais de franchement moches. Mais je ne veux pas effrayer. Et en plus, il fait trouver des clients. Je vois bien que les plus disgraciés me restent sur les bras. En ce moment, je les envoie en Belgique, où j'ai une nouvelle galeriste. Il existe, là-bas, une tradition du grotesque, inconnue chez nous. Ce que je veux, en fait, ce sont des animaux dotés d'une réelle présence. 

Comment sont-ils faits? Pleins? Evidés?
Evidés. En modelant, je peux les travailler de l'intérieur. C'est mieux, surtout pour les visages. Je me contente de l'aspect de la terre cuite. J'utilise peu de couleurs. Avec elles, on tombe vite dans le bariolage. Je me rattrape ici avec ma peinture, même si je me contente des tons bruns. 

Avez-vous été tentée par le bronze, qui finit par séduire tant de céramistes?
Oui, bien sûr! J'ai même essayé. Mais d'abord, ça coûte cher. Ensuite, j'ai toujours été déçue par le résultat. Vous confiez votre bébé à des fondeurs, qui forment un monde très machiste. Ils n'en font qu'à leur tête, en dépit de vos recommandations. L'idéal serait de tout maîtriser moi-même. Mais il y a le ciselage. Mais il y a la patine...

Où travaillez-vous, au fait?
Je ne vis pas loin de tout. Bien au contraire. Je suis dans la banlieue parisienne, après avoir habité dans la ville même, planquée dans une cour. J'ai des voisins, mais aussi des cerisiers. L'embêtant, c'est qu'il me faut toujours aller dans le centre. Vous ne pouvez pas demander à des citadins de venir voir ce que vous faites, quand vous habitez au-delà du périphérique! Ils ont bien trop peur.

Pratique

"Sophie Favre", Galerie Marianne Brand, 20, rue Ancienne à Carouge, jusqu'au 21 décembre. Tél.022 301 34 57, site www.galeriembrand.ch Ouvert du mercredi au vendredi de 14h30 à 18h30, samedi de 12h à 17h. Photo (DR): Deux animaux métissés de Sophie Favre. 

Prochaine chronique le mercredi 17 octobre. Au château de Versailles, le design remonte au XVIIIe siècle. Une fastueuse exposition le prouve.

 

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