Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CAROUGE/Le Musée rend hommage au sculpteur genevois Yvan Larsen

Crédits: DR

Il n'est pas de Carouge, certes, mais il a eu de nombreux contacts avec la ville. Tout d'abord, le sculpteur genevois a longtemps fait couler ses bronzes à la défunte Fonderie Pastori, aujourd'hui remplacée par l'inévitable lieu culturel. Yvan Larsen a ensuite inauguré la Galerie Delafontaine au 24, rue Jacques-Dalphin. Et surtout la cité sarde lui a acheté, au fil du temps, cinq grandes sculptures animalières qui font désormais partie de l'image du lieu. 

Tout cela valait bien une rétrospective au Musée de Carouge. L'artiste, qui va sur ses 93 ans, a participé à cet hommage ne comprenant pas moins de 125 pièces. Il a généreusement prêté les statues qu'il a gardées par devers lui, plus quelques documents d'archives. Le visiteur peut ainsi le voir modelant le buste de son père. On est en 1943 et il a 19 ans. Le public peut le retrouver quelques années plus tard, en 2016, avec un beau portrait tiré de lui par le Studio Pricam, fondé au XIXe siècle et qui existe toujours. C'est de l'Harcourt à la genevoise, avec de savants jeux d'ombres et de lumière magnifiés par le noir et blanc.

Taxidermiste de père en fils 

Yvan est le fils d'un taxidermiste d'origine danoise, Henry Larsen. Signe du destin, ce dernier travaille à Genève comme taxidermiste pour un Muséum encore installé aux Bastions. Les animaux le passionnent tant que l'homme fonde ici un zoo en 1935. Las! L'aventure reste de courte durée. L'établissement fait faillite dès l'année suivante. En 1939, le fils tente un apprentissage dans une banque de la place. Une catastrophe. Son père le prend comme assistant, alors qu'Yvan suit parallèlement des cours dans ce qui s'appelle alors simplement l'Ecole des beaux-arts (l'actuelle HEAD). C'est à ce moment-là qu'il donne ses premiers bustes. 

La carrière de sculpteur de Larsen demeure une activité parallèle jusqu'à sa retraite en 1984, moment il part installer son atelier dans l'ancienne laiterie de Chancy. Yvan a logiquement succédé à son père, alors que ses créations personnelles se tournent vers un art toujours plus animalier (1). Admirable et rare conjonction entre un métier et une vocation. Larsen doit même imaginer un éléphant pour le Muséum. Il ne faut pas oublier l'art, et la technique que cela suppose. La peau de l'animal est semblable à un habit. Le taxidermiste a besoin de réinventer le corps.

De Maillol à l'Egypte 

La première salle du Musée de Carouge abrite la figuration humaine. Des bustes en plâtre patiné. Des statuettes de bois ou de terre cuite. De petit bronzes aussi, dont quelques sujets très érotiques qui auraient fait ailleurs l'objet d'une présentation à part. Puis c'est le départ pour le zoo. A l'influence d'Aristide Maillol (qui a vécu, rappelons-le, jusqu'en 1944) succède celle de Robert Hainard et surtout de François Pompon (1855-1933), jamais cité comme source, et enfin de l'art égyptien. Dès 1959, Larsen part régulièrement pour le pays des pharaons et des dieux à tête d'ibis ou de lionne. Il va ainsi accomplir 23 voyages avec l'équipe archéologique de Charles Bonnet.

Comme les Egyptiens et comme Pompon, Larsen ne se contente pas de reproduire. Il simplifie. Il schématise. Il stylise. De la bête ne subsiste que l'essentiel, avec des audaces. Certains oiseaux se retrouvent posés sur le bout de leurs ailes. Le mandrill finit par se réduire à des formes aussi lisses qu'un Brancusi. Le tout se passe sans réelle évolution. Difficile de dater au premier coup d’œil les pièces. Entre le pigeon taillé dans la pierre vers 1943 et la mini raie manta de 2013, il n'y a pas de rupture. Larsen se contente juste de parfois suivre une autre voie, avec des pièces aux limites de l'abstraction. Elle se voient regroupées dans la quatrième et dernière salle. J'avoue que j'ai là plus de peine.

Insertion dans la tradition 

L'exposition est habilement mise en scène. Elle ne donne jamais l'idée d'une accumulation, même si certaines œuvres se révèlent de bonne taille (les trois plus grosses restant dans le jardin). L'ensemble donne l'idée d'un art intemporel. On imagine difficilement la chose au Mamco ou au Centre d'Art contemporain. Ici, c'est l'insertion dans la tradition. Le besoin d'un modèe. Le respect du beau métier. Le sens de la matière noble, particulièrement pour ce qui est des bois. Notons cependant qu'en dépit de son âge, Yvan Larsen a des continuateurs. On a ainsi vu chez Lionel Latham, à la Corraterie, les créations animalières d'Aurore Terrien et Olivier Couteaux, qui sont des gens plutôt jeunes. 

Ce qui est sûr, c'est qu'Yvan Larsen conserve un public. Son public. Vue il est vrai un dimanche de pluie, la rétrospective avait attiré un nombre de visiteurs que lui envieraient bien des musées genevois. 

(1) L'exposition du Musée Rath, en 1959, semble avoir été le moment charnière de la carrière. Larsen expose des statues humaines en plâtre. Il les détruira toutes après la fermeture, les jugeant trop académiques. Trop proches de Maillol.

Pratique 

«Yann Larsen, Sculpter la vie», Musée de Carouge, 2, place de Sardaigne, Carouge, jusqu'au 2 avril 2017. Tél. 022 307 93 80, site www.carouge.ch/musee Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h.

Photo (DR): La raie manta de 1971, grand modèle, présenté en plein air. L'exposition se complète d'un parcours à travers Carouge.

Prochaine chronique le jeudi 9 février. Dix expositions à voir dans la journée, de Genève à Lyon en passant par La Chaux-de-Fonds. Mon petit récapitulatif.

 

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