Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CAROUGE/Le Musée montre quarante ans d'affiches d'Exem

Crédits: Tribune de Genève

On peut être prophète dans son pays. Exem en fournit la preuve. Né Emmanuel Excoffier à la toute fin 1951, l'affichiste genevois fait aujourd'hui l'objet d'une grande exposition au Musée de Carouge. Il y a aux murs environ soixante pièces, soit le dixième environ du total. L'ensemble raconte quarante ans de production. L'accrochage se voit développé par thèmes. Précisons qu'il s'agit toujours de créations à but non commercial. Cela dit, la chose va aujourd'hui de soi. Alors que la publicité de marque décline dans les rues, quelle entreprise commanderait encore une affiche à un dessinateur? On est aujourd'hui bien loin de cet «âge d'or» helvétique qui va des années 1910 à 1950. 

Réglée par les Nathalie(s) Chaix et Garbely, la mise en scène propose ainsi un sujet par salle. Le public (nombreux, je peux en témoigner) a été introduit au parcours par trois autoportraits d'Exem le montrant à différents âges. Plus quelques dessins d'enfance. Se retrouve ainsi institutionnalisée «La Cocotte» de 1954, première œuvre conservée. Le premier groupe formé par les deux commissaires touche à la ville, avec ce qu'elle peut supposer de polémiques architecturales. Il faut créer. Il s'agit surtout de sauver. Exem, qui s'est toujours davantage mis au service des associations que des partis politiques, a ainsi milité pour la préservation des Bains en 1988, le refus de la transformation du Palais Wilson en hôtel deux ans plus tard ou le respect de l'enveloppe originelle du Musée d'art et d'histoire en 2015. Notons qu'il a créé alors une mini-bataille. Transformer Jean Claude Gandur en Nosferatu aurait été antisémite pour certains. On sait qu'il existe aujourd'hui de nombreux obsessionnels.

Batailles gagnées et perdues 

Si Exem est contre, il peut aussi se montrer pour. C'est selon. Il a milité pour un musée d'ethnographie sur la Place Sturm en 2002. Cet homme de la «ligne claire», avec ce que cela suppose d'aplats colorés, s'autorisait ici une allusion à un album de «Tintin». «L'Oreille cassée». Normal! En 2014, le Genevois avait été un des moteurs de l'exposition «Objectif Penthes», hommage local à Hergé. La manifestation montrait à quel point le Belge inspirait encore les jeunes et moins jeunes générations. Exem s'est aussi battu en 1995 pour le maintien en l'état (et si possible en meilleur état) de l'Alhambra, menacé de laisser la place à un parking. Le dessinateur proposait l'image du vieil Omnia, inauguré en 1920. Il était pas mal, non? Son avis a été suivi. Ce n'est cependant pas toujours le cas, même s'il est bon pour une organisation d'avoir un Exem dans sa manche. Le Musée de Carouge illustre aussi des batailles perdues, comme celle de la plaine de l'Aire, où les carottes s'enfuyaient en courant devant les pelleteuses. Tout ne fait pas aussi l'unanimité comme la Course de l'Escalade. 

L'homme ne s'implique pas que pour des lieux. Il participe aussi à des combats politiques. Plutôt à gauche, mais hors-parti, Exem a utilisé son talent contre les mesures de contrainte. Pour les SDF de La Coulu. Contre le travail le dimanche. Pour la libre-circulation des personnes. Très connotée dans l'histoire de l'affiche politique depuis les années 1930 (elle se situait plutôt à droite, voie à l'extrême-droite avec un homme comme Noël Fontanet), la pieuvre fait ici place à d'autres images. Plus positives parfois. La libre-circulation se passait sur un damier. Terrifiantes à d'autres occasions. La loi sur le travail a ainsi suscité la création d'une galère où employés et ouvriers rameraient sous le fouet. Il s'agit toujours de frapper en une seconde les imaginations.

Allusions multiples 

Le premier choc passé, l'affiche d'Exem, qui demeure une chose rare (une dizaine par an) peut se voir scrutée plus attentivement. Elle révèle alors un débordement de citations diverses. Il y a là tout le monde de la BD, naturellement, mais l'histoire de la peinture (d'Hokusai à Füssli) et du cinéma (Murnau) pour ne pas dire l'histoire tout court. Notons qu'il s'agit d'allusions souvent discrètes, à voir ou ne pas voir. L'art cultivé d'Exem s'adresse par la force des choses (et par goût sans doute aussi) au plus grand nombre. On a déjà pu le constater dans les expositions rétrospectives que lui consacre sa femme Mireille Excoffier dans la galerie Séries Rares créée à Genève en 2010 et refondée en 2012 par le couple à Carouge (1). 

C'est l'occasion, après avoir parcouru les quatre grandes salles du Musée de Carouge (dont la dernière propose un montage visuel aidant à la compréhension des sources de l’œuvre) de signaler la suite. Séries Rares ne pouvait pas laisser passer l'occasion. Le petit lieu du 15, rue Vautier propose donc les «nouveautés». Sous le titre de «La Vase des géants», il y a là un récapitulatif des années 2015, 2016 et 2017. L'actualité à peine refroidie, quoi! C'est aussi une manière d'annoncer la fin du grand œuvre, comme on dit en alchimie. Le huitième volume du catalogue raisonné du maître a paru sous l'égide d'Ariel Herbez. Ce sera le dernier... pour le moment. Le tout peut se retrouve rinséré dans un coffret. J'ignore si ce dernier sera extensible. Genre latex. Autrement, ledit coffret posséderait un petit air de pierre tombale.

Pratique 

«Exem, 40 ans d'affiches», Musée de Carouge, 2, place de Sardaigne, Carouge, jusqu'au 25 mars. Tél. 022 307 93 80, site www.carouge.ch/musee Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. «La valse des géants», Séries Rares, 15, rue Vautier à Carouge, jusqu'au 25 mars. Tél. 02 , site www.series-rares.ch Ouvert le mercredi de 14h30 à 18h, jeudi et vendredi de 14h30 à 19h, samedi de 11h à 17h.

(1) Exem vient de m'écrire, nous sommes le 15 février, qu'il dirige Séries Rares conjointement avec Mireille Excoffier.

Photo (Tribune de Genève): Exem à domicile. Derrière lui, une pieuvre, bien sûr!

Prochaine chronique le samedi 10 février. Les églises de Paris sont en piteux état. Il y a un sursaut à Saint-Germain-des-Prés et à Saint-Augustin. Je vous raconte les restaurations.

 

 

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