Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CAROUGE / La sculpture en bouse séchée de Carolo

Elle s'appelle Carolo et elle expose des sculptures tout ce qu'il y a de plus figuratives chez Marianne Brand, à Carouge. L'observateur les croirait d'autant plus facilement en céramique que la galeriste a beaucoup donné dans le grès chamotté ou le raku à la japonaise. Il n'en est rien. Les vaches que le visiteur peut découvrir en arpentant la rue Ancienne sont en bouse séchée. De la matière fécale préalablement modelée sur une armature de métal. 

Proche de celle de Sophie Favre, que Marianne Brand a souvent présentée, l’œuvre séduit en lui-même. La technique intrigue. Une double raison pour en parler en compagnie de l'auteur, qui est une jeune femme simple. Détendue. Son interlocuteur a l'impression avec elle de se trouver face à des évidences. Il faut dire que réaliser des vaches à partir de leurs excréments donne une impression de force et de logique. 

D'abord pourquoi ce nom, Carolo?
Il s'agit d'un surnom, bien sûr! On m'appelait ainsi quand j'étais ado. Il faut dire que je me trouvais toujours en compagnie de garçons. Sans avoir une physique de camionneur, j'avais tendance à vouloir faire mes preuves sur le terrain. Quand j'ai commencé à dessiner, et qu'on m'a demandé de signer, j'ai donc utilisé ce sobriquet plutôt que mon vrai nom. 

Et qui est, au fait?
Carole Chanard. J'avoue que je n'aime pas spécialement. 

Comment en êtes-vous venue à la sculpture?
J'ai l'impression d'y avoir toujours été liée. Quand j'étais petite - quatre ou cinq ans - je pensais déjà en volumes. Cette vision en trois dimensions fait partie de moi. Je viens d'un milieu rural, où l'art restait inexistant. J'ai commencé par le papier mâché. Je me confectionnais des costumes d'animaux, avec une grosse tête. J'avais une dizaine d'années. A 18 ans, j'ai touché la terre pour la première fois. Je faisais de la céramique, mais mal, toute seule, dans ma chambre après mon travail. J'étais tout le temps dépassée par des problèmes techniques. La poterie n'est pas si simple que ça. 

Où viviez-vous alors?
Dans le haut-Jura français. Un village. Je suis toujours restée dans de petites localités. J'habite et je travaille aujourd'hui en Bourgogne dans un bourg de 1500 habitants, Saint-Amand-en-Puisaye. 

De quelle manière êtes-vous arrivée à la bouse de vache?
J'ai commencé en 2004. J'avais adopté deux vaches. J'ai éprouvé à 20 ans un coup de foudre pour cet animal. Une révélation d'ordre esthétique. Au départ, je n'avais aucun concept. Tout s'est fait comme par effraction. Je savais que la bouse servait, dans certains pays, de matériau de construction. J'ai du coup pensé qu'on pouvait la modeler. J'en ferais des statues de vaches. 

Comment ça s'est passé, sur le plan pratique?
J'ai tenté un premier essai avec un ours. La forme se révélait plus facile, parce que plus ramassée. J'ai immédiatement vu que cela marchait. Il ne fallait juste trouver le moyen de faire sécher le résultat. J'ai utilisé un four de cuisine. J'y suis allée au jugé. Là aussi, tout s'est bien passé. L'ours était tout beau et tout léger. Je n'ai pas arrêté depuis. J'ai trouvé mon médium, qui ne dépasse pas mes faibles connaissances pratiques. La bouse, c'est la liberté! 

Et le ravitaillement?
Deux vaches, cela suffit largement. C'est vorace, une vache, et en plus cela rumine. Son procédé digestif reste toujours en éveil. Et puis, je ne suis pas une industrie! Elles vont donc plus vite que moi. Cela dit, quand je vois une belle bouse dans un champ, je la ramasse. 

Quel sentiment vous donne ce recyclage?
J'ai l'impression de m'attacher à un cycle vital. Les vaches engraissent la terre, qui nous nourrit. 

Vous arrive-t-il de modeler d'autres animaux?
Oui, mais alors de gros mammifères. Le chat ou le lapin restent pour moi des petites bêtes. En revanche, il m'arrive parfois de travailler d'après l'être humain, qui fait bel et bien partie du règne animal. 

Quelle est la réaction des gens, lorsqu'ils découvrent de quoi vos œuvres sont faites?
Ils sont intrigués. Soit ils s'approchent, en quête d'une odeur qui a disparu. Soit ils reculent d'un pas. La dureté et la solidité du matériau les rassure ensuite. Disons pour résumer que l'utilisation de la bouse ne laisse personne indifférent. 

C'est vraiment solide, au fait?
Mais oui! Il faut prendre des précautions, bien sûr. Ne pas laver. Mais une verrerie ou une poterie aussi exigent de rester attentif. 

Quelle impression cela vous fait-il d'exposer en Suisse?
Forte. Il existe une réelle culture de la vache, en Suisse. C'est ici un animal mythique. Certaines bêtes, après des combats, peuvent même devenir des reines. En France, la vache possède bien sa visibilité en montagne. Autrement, elle se fond dans le paysage. Dans l'indifférence aussi. 

Etes-vous au fait végétarienne?
Non.

Pratique

"Carolo, Sculpture", galerie Marianne Brand, 20, rue Ancienne à Carouge, jusqu'au 6 juin. Tél.022 301 34 57, site www.galeriembrand.ch Ouvert mercredi au vendredi de 14h30 à 18h30, le samedi de 14h à 17h. Photo (Marc Grenet): Une galerie de ruminants, aujourd'hui présentée chez Marianne Brand à Carouge.

Prochaine chronique le lundi 26 mai. La Société des arts montre ses dessins pour fêter les 150 ans de son entrée àl'Athénée. 

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