Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CAROUGE / De solides "Repas de fête" au menu du musée

"Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger", disait "L'Avare" de Molière. Plus près de nous, ma grand'mère assurait encore qu'on "creusait sa tombe avec ses dents". Il n'empêche que le quotidien, voire le carême, devait se rompre avec de vrais festins. Des repas longuement médités et entourés de tout un cérémonial. Donnés pour des occasions bien précises, les repas de fête réunissaient longuement leurs participants. Dans les campagnes, ils pouvaient durer du midi jusqu'au soir, avec une avalanche de plats menant gentiment à l'apoplexie collective. 

Ces "Repas de fête" font aujourd'hui l'objet d'une très jolie exposition, montée par l'équipe de Philippe Lüscher au Musée de Carouge. Elle se situe dans la lignée de celles que proposait naguère son prédécesseur, Jean-Marie Marquis. Des créateurs contemporains, pour la plupart locaux, se sont vus associés à la manifestation, d'essence historique. Le passé se voit de la sorte rajeuni. Repensé. La dernière salle de la petite institution est ainsi consacrée à l'installation d'Yvonne Harder et Alice Dunoyer, intitulée "La promesse, ou le festin dans la forêt". Les plus âgés reconnaîtront l'illustration d'un chapitre de "La guerre des boutons" de Louis Pergaud (1912). C'est celui où les enfants mangent en commun la boîte de sardines achetée avec leur propre argent.

Une avalanche de plats 

On bâfre infiniment davantage, ailleurs dans l'exposition. Tout commence en effet par les repas de mariage, opulents aux temps où ne passait devant le maire qu'une fois dans sa vie. Il y a là une table dressée à l'ancienne, avec la nappe blanche, les verres, les serviettes artistement pliées et les assiettes de faïence. Un texte affiché au mur, celui où Flaubert décrit les noces d'Emma Bovary, situe le cadre. Les enfants des écoles trouveront la chose plus exotique qu'un méchoui arabe. Leurs grands-parents partiront à la recherche du temps perdu. Les habitudes alimentaires ont tant changé dans les années 1960... Qu'y aurait cru, avant, qu'on en viendrait à se nourrir de "petites salades", chipotées sur une terrasse de café? 

Le parcours se voit ponctué de menus, rappelant un anniversaire ou une première communion. Grâce aux Archives de la Vie Privée, installées dans la ville sarde, le musée raconte la traversée du siècle par une famille, les Giacobino. Il y a plus ou moins des choses au menu, selon les générations. Mais, même pendant la guerre de 39-45, il reste davantage à se mettre sous la dent qu'aujourd'hui, où la diététique se prend pour une religion. Tout se révèle d'ailleurs à la baisse, quand on parcourt du regard des menus plus huppés présentés dans les vitrines. Il y a treize services successifs dans un banquet offert par le Conseil d'Etat genevois en 1879. Celui du Cercle du Léopard n'en comporte déjà plus que huit en 1902. La fonte continue après 1914. De quoi soulager les dames, dont le corset se voyait mis à rude épreuve.

Des centaines de participants 

Ciment social, les repas de fête pouvaient regrouper des centaines de personnes. Le Centre d'iconographie genevoise a procuré des photos souvenirs. Il y a des centaines de personnes dans un bras du Rhône asséché de 1886. Comme pour les 350 ans du Collège dans la cour de Calvin en 1909. Encore davantage sur la Treille, à l'occasion des cent ans du rattachement de Genève à la Confédération. Fred Boissonnas, déjà grisonnant, figure sur l'un des ces dernières images, prises 7 juillet 1914. Les derniers jours de l'ancien monde. Même en Suisse. 

Il fallait terminer sur une note actuelle et joyeuse, après l'évocation des palaces vaudois de Montreux et de Caux et de leurs salles à manger géantes. Philippe Lüscher a demandé des dessins à douze artistes, dont Albertine, Tom Tirabosco, Isabelle Pralong ou Adrienne Barman. A quoi ressemble à leurs yeux un repas de fête aujourd'hui? L'esprit résiste-t-il, alors que le cérémonial, notamment vestimentaire, a disparu? Puis le visiteur se plonge, comme je l'ai dit, dans l'atmosphère mystérieuse voulue par Yvonne Harder et Alice Dunoyer. Une forêt se voit reconstituée sur quelques mètres carrés. Les pieds s'enfoncent dans un sol odorant. Une vitrine bien éclairée accueille sur un coussin, comme s'il s'agissait d'un trésor, la fameuse boîte de sardines. Il y a là de quoi rêver.

Pratique

"Repas de fête", Musée de Carouge, 2, place de Sardaigne, Carouge, jusqu'au 14 septembre. Tél. 022 342 33 83, site www.carouge.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Entrée gratuite. Photo (DR): Le repas de fête actuel imaginé par Adrienne Barman.

Prochaine chronique le mercredi 2 juillet. Vevey, après Berne, accueille Markus Raetz.

 

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