Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

CAROUGE / André Kasper met la peinture en salles d'attente

Il habite Carouge. Le Musée de Carouge lui a déjà consacré une grande rétrospective. "Art7" fête ses dix ans à Carouge. Normal, ou presque, qu'André Kasper expose aujourd'hui chez sa voisine Christine Ventouras, de Krisal. L'artiste y propose notamment des "Salles d'attente". Rencontre avec un homme considérant encore, à une époque où tout devrait devenir ludique, la peinture comme une chose sérieuse.

Où avez-vous l'impression d'en être, André Kasper, après trois décennies de carrière?
J'ai eu 50 ans en décembre 2013. J'ai envie de dire que je me sens du coup plus jeune. J'ai opéré un tournant après la présentation de mes toiles en 2012 chez Charles-Edouard Dufflon, dans cette Vieille Ville où se trouve mon atelier. J'avais montré là des petits formats. Ils touchaient à tous les genres. Je me suis senti insatisfait. Je ne me reconnaissais plus. J'ai d'un coup eu l'impression de répondre à une demande au lieu de suivre mes inclinations. J'étais tombé dans le piège du professionnel. Je connaissais des galeristes. J'avais développé un réseau. Je m'étais perdu en cours de route. 

Que faire alors?
La création doit précéder la recherche d'un public, et non le contraire. J'ai donc décidé de produire mes tableaux avant de leur trouver des destinataires. Comme thème, j'ai choisi les salles d'attente. Les gens s'y mettent entre parenthèses. Il se trouvent pris entre deux actions. Le courant doit passer avec le spectateur qui, lui aussi, se situe dans un temps suspendu.

Il s'agit donc d'une série.
Oui. Je pensais à 25 toiles, parce que cela pouvait ainsi donner lieu à une publication. Pour le moment, l'affaire suit son cours. J'ai douze tableaux, dont six de terminés. Cinq d'entre eux se trouvent chez Krisal. Je donne à voir le début de ce qui constitue après tout un pari. Deux ans de travail sont en jeu. Pour l'exposition actuelle, ce petit nombre ne suffit bien sûr pas. Il y a d'autres compositions. J'arrive ainsi à sept grands formats, six moyens et une quinzaine de petits. 

Tous exécutés selon des techniques anciennes. Comment expliquer ce respect des traditions?
C'est l'objet du film que l'on a pu découvrir au Bio, "Ecrit pendant que ça sèche". Un court-métrage dont j'ai composé le texte et la musique. La question est bien "pourquoi peindre aujourd'hui presque comme hier et pas forcément d'une manière différente que demain?". La réponse me semble simple. Si le réel, le symbolique et la figuration changent peu, c'est parce que l'homme n'évolue guère. Il se pose toujours les mêmes grandes questions. 

Mais comment vous situez-vous à Genève, au milieu de toutes les avant-gardes?
Il me semble que des avant-gardes, il n'en subsiste finalement pas tant que ça. Il devient difficile d'aller au-delà de Marcel Duchamp. Je vois surtout des redites. Après l'abstraction géométrique, on a eu le "néo-géo" et le "néo-néo". Avec ce que cela suppose comme imitations. Si je n'avais pas peur d'avoir l'air prétentieux, je dirais qu'il n'y a à Genève que deux artistes, la HEAD et moi. Une école comme la HEAD produit en effet des clones à la chaîne. Pour exister à ses yeux, il faut correspondre à ses critères. J'ai enseigné à une fille, très douée. Aucune institution ne l'a ensuite acceptée parce qu'elle travaillait la peinture. Rien ne paraît aujourd'hui moins créatif que le travail. 

Vous avez pourtant un public.
Pour mes "Salles d'attente", je ne sais pas. Autrement oui. Je vends à quelques traders plutôt individualistes, à des médecins, à des banquiers, à des avocats... Beaucoup de professions libérales. D'autres amateurs moins fortunés me paient par mensualités. Il s'agit pour eux de coups de cœur. Pas de coups de folie. J'ai remarqué du reste que les dépenses insensées des gens d'argent se faisaient sur des plus-value, pas sur le fruit d'un travail. L'argent indûment gagné doit aujourd'hui aller à des plasticiens à la mode. Pas à des peintres. Il ne faut pas tout confondre. 

A ce propos, j'avais remarqué que vous ne figuriez pas dans l'énorme livre "Artiste à Genève, de 1400 à nos jours", édité chez Notari par l'APAGE sous la direction de Karine Tissot.
Cela me semble presque normal. Pour la fin du XXe siècle, on y favorisé les plasticiens. Je me vois mal dans le même bouquin que John Armleder et surtout Sylvie Fleury. Nous n'avons rien en commun. Je fournis du travail, des compétences et du temps, avec beaucoup de références classiques. C'est l'exact contraire du ready made.

Pratique

"André Kasper, Salles d'attente et de plein air", galerie Krisal, 25, rue du Pont-Neuf à Carouge, jusqu'au 12 avril 2014. Tél. 022 301 21 88, site www.krisal.com Ouvert du mardi au vendredi de 14h30 $à 18h30, samedi de 13h30 à 17h. Photo (DR): "Salle d'attente à la baie vitrée" d'André Kasper, présenté chez Krisal.

Prochaine chronique le mercredi 26 avril. Le Mudac lausannois se remet à la mode.

 

 

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