Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BRUXELLES/Un musée Fin de siècle. Pour qui? Pourquoi?

J'ignore s'il y a des musée heureux, mais il existe en tout cas des musées martyrs. Celui d'Art et d'histoire de Genève en fait partie, mais il ne se révèle pas le seul. Tiens! Prenez les Musées royaux des beaux-arts de Belgique, à Bruxelles. Une collection d'importance non seulement nationale, mais internationale: Bruegel, Rubens, David (qui est mort dans la future capitale belge en 1825), Ensor, Magritte, et j'en passe... 

Le conglomérat de bâtiments peu à peu annexés sur le Mont des Arts frappe par son incohérence. La partie ancienne se révèle à bout se souffle. Un étage se voit fermé pour enlever l'amiante. Ailleurs, des cimaises restent vierges de tableaux. Il y aurait des infiltrations d'eau. Le décor n'a visiblement pas été rafraîchi depuis les années 1960. Le goût de l'époque se traduit, dans l'immense atrium, par des parties surélevées, des carrés de moquettes agressifs et un éclairage qui n'en est pas un. Les rares visiteurs se demandent s'ils se trouvent dans un musée en non pas dans un aquarium (1). Ne parlons pas de l'accrochage, invertébré. Il a fallu trouver de la place pour les œuvres dans ce qui restait d'espace ayant échappé au désastre.

Honorer Magritte 

Où passe alors l'énergie des Musées, aujourd'hui dirigé par Michel Draguet? Dans la création d'institutions satellites. Le 2 juin 2009 s'ouvrait le Musée Magritte, qui répond sinon à un vœu pieux. Il fallait honorer le génie national du XXe siècle. Un homme dont les collections nationales ne possédaient presque rien à la mort du peintre en 1967. Les choses se sont un peu améliorées via sa veuve, puis beaucoup grâve à une collectionneuse fanatique. La direction a donc pu ouvrir, dans un sous-sol, une exposition permanente pourvue d'un spectaculaire décor. Soyons justes. Il a fallu compléter tout de même en empruntant à des particuliers, notamment suisses. 

Le reste du sous-sol, excavé il y a trente ans sur la pente du Mont des Arts, était au départ voué à l'art moderne. Un ensemble modeste. Si les privés belges achètent énormément, et souvent fort bien, l'Etat est toujours demeuré à la traîne. Les modernes et contemporains ont aujourd'hui disparu, ou presque. Evacuant (où, au fait?) ce qu'avaient fait ses prédécesseurs en 2011, Michel Draguet a voulu son Musée Fin de siècle. Fin du XIXe siècle s'entend. On peut en principe le comprendre. C'est le moment où la capitale belge, alors richissime, s'ornait de bâtiments audacieux volontiers signés Victor Horta. Avec Paris et Barcelone, Bruxelles constitue le haut-lieu de l'Art nouveau.

Des étages en sous-sol 

Le 6 décembre 2013 a pu ouvrir la nouvelle institution, qui s'enfonce dans le sous-sol au point de faire croire au touriste qu'ils descend dans une mine du Borinage. La chose met en situation, quand le dit touriste affronte les peintures et sculptures, éminemment sociales, de Constantin Meunier. Elle apparaît en revanche étrange lorsqu'il s'agit d'exalter les rares impressionnistes du fonds, avant tout axé sur la Belgique. La claustrophobie menace. L'angoisse existentielle aussi. Il n'y a certains jours personne dans les salles. Même pas les gardiens qui préfèrent (et on les comprend!) discuter entre eux (généralement en flamand). L'égaré se sent comme dans un des tableaux vides de personnages de Léon Spilliaert ou de William Degouve de Nuncques exposés sous ses yeux. Il reprend espoir quand passe enfin un groupe, cornaqué par un guide. C'est la caravane dans le désert. 

Faut-il donc renoncer à voir la nouvelle institution? Evidemment pas. Si la fin de siècle commence assez mal avec la peinture flamande assaez terne des années 1850 à 1870, les choses deviennent ensuite très intéressantes. L'inspiration revient. Elle peut se montrer réaliste, comme chez Meunier. Ce réalisme touche au fantastique avec Léon Frédéric. Le macabre est au rendez-vous avec James Ensor ou Félicien Rops. Une magie à la Gustave Moreau, en plus échevelé, caractérise les toiles extravagantes de Jean Delville. J'ai déjà cité Spilliaert ou Degouve de Nuncques, dont le renom est enfin devenu mondial après des décennies d'oubli, même sur place.

Un bel ensemble décoratif 

Une fois noté les quelques Gauguin, Vuillard ou Bonnard, le visiteur débouche dans le département des arts décoratif. Des pièce magnifiques, bien présentées. Le musée vante d'ailleurs sa «scénographie dynamique et moderne». Il y a là des meubles de Majorelle. Des verreries somptueuses de Gallé. Un sculpture étonnante de Mucha, qui fait l'affiche. Des objets rares, aux lignes tourmentées. 

Dommage que les quelques visiteurs aient pour la plupart rebroussé chemin. Ils sauraient enfin où le musée a voulu en venir. Devenir un second Orsay, sans les moyens ni l'ampleur internationale des collections, dans la capitale d'une l'Europe en construction. On souhaiterait que cette idée de chantier traverse le reste des musées, dont seules quelques salles du XIXe siècle (celle où se trouve notamment le «Marat mort» de David) rénovées donnent une petite idée. Il y a en effet beaucoup, beaucoup de travail à accomplir. Retrouver une place pour l'art moderne, notamment...

Pratique

Musée royaux des beaux-arts de Belgique, 3, rue de la Régence, Bruxelles, Tél. 00322 508 32 11, site www.fine-arts-museum.be Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 17h, les samedis et dimanches de 11h à 18h. Les Musée proposent en prime une exposition Marc Chagall jusqu'au 28 juin. Elle n'était pas encore ouverte lors de mon passage. Photo (Office du tourisme belge): Le musée Fin de siècle. Nous sommes dans les espaces consacrés à Constantin Meunier.

Prochaine chronique le mardi 10 mars. Paris consacre une exposition à l'intimité. Elle a lieu au Musée Marmottan.

 

 

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