Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BRUXELLES/Portraits d'hier et portraits d'aujourd'hui

Il avait environ 30 ans. C'était dans les années 1570. On le sait d'après son costume noir, surmonté d'une étroite collerette blanche. A part ça, rien. Le monsieur n'a pas de nom. Si son attitude franche donne l'idée d'un autoportrait, l'histoire de l'art ne nous aide guère. Le tableau présenté à Bozar de Bruxelles reste sans auteur. Il faut féliciter les organisateurs de l'exposition «Faces Then». Ils ont tout d'abord osé importer ce tableau mystérieux de Chicago, ce qui n'est pas une mince affaire vu le le prix des assureurs, des transporteurs et des convoyeurs actuels. Ils en ont ensuite fait l'affiche de cette manifestation vouée au portrait néerlandais du XVIe siècle. 

A vrai dire, il s'agit là d'un double événement. Qui dit «Faces Then» pense immédiatement «Faces Now». L'accent se voit alors mis sur la photo internationale depuis 1990. A leur extrémité, les accrochages se rejoignent, du reste. La vitre brillante les séparant donne bien l'idée d'un miroir tendu. D'un face à face. Elle permet aussi de faire payer au visiteur un second billet d'entrée. Tout se paie dans la vie...

Quarante-sept tableaux seulement

«Faces Then» reste de dimensions modestes. Il y a 47 peintures pour conduire le public des débuts de la Renaissance à une fin de siècle marquée par les conflits religieux et politiques. La Réforme a passé par là. La révolte contre les Espagnols aussi. Le pays va se déchirer en deux. Les provinces du Nord formeront les Pays-Bas actuels, tandis que celles du Sud vogueront d'un maître à l'autre avant d'enfin donner une fragile Belgique en 1830. 

Stylistiquement, d'autres évolutions se perçoivent. Le cadrage se desserre. Les mains apparaissent ainsi, porteuses de sens. Le psychologique et le social peuvent s'interpénétrer. Il s'agit en tous points d'une représentation. Les modèles posent dans leur activité. Avant un mariage. Pour la postérité. Certains s'appuient sur un texte. Tel est le cas d'une effigie de Théodore de Bèze portant un panneau en hollandais. Le tableau est apparu comme anonyme dans une vente Bailly et Beurret à Bâle en juillet 2013. Genève n'a pas levé le petit doigt. Il est parti pour 4300 francs avant de trouver son auteur (1) et un abri dans une prestigieuse collection privée anversoise...

Des pièces rares

Le plaisir intellectuel d'une exposition bien conçue par Till-Holger Borchert et Koenraad Jonckheere se double d'une réelle jouissance esthétique. Il y a là des choses magnifiques, de l'autoportrait de Joos van Cleve, prêté par les Thyssen, au «Portrait d'homme» d'Ambrosius Benson, confié par un particulier, en passant par un merveilleux profil de vieillard réalisé par Quentin Metsys en 1513. Ce dernier panneau est sorti d'une cave du Musée Jacquemart-André parisien. Beaucoup de pièces présentées constituent d'ailleurs des rareté. La preuve! Les deux commissaires n'ont pas pioché dans le fonds du Musée royal des beaux-arts voisin. 

Si la limpidité et la cohérence caractérisent «Faces Then, «Faces Now» apparaît en revanche bien confus. Il s'agit certes de photos d'art, puisque le commerce a aujourd'hui hiérarchisé la photographie. Mais qu'est-ce qui distingue au fait un créateur d'un artisan? On se le demande parfois. Ce n'est en tout cas pas par la maîtrise technique. Il y a aux murs de Bozar quelques tirages aux limites du propre (2). Il ne s'agit pas de l'inspiration non plus. Peut-être faut-il impliquer l'idée de série. La plupart des pièces présentées sont extraites de travaux au longs cours, le plus remarquable restant bien sûr l'exploration des marginaux par le Suédois Anders Petersen.

Les photographes incontournables

Le visiteur retrouvera là les incontournables, regroupés par le curateur Frits Giesrstberg. Thomas Ruff voisine avec Thomas Struth, ce dernier flirtant aujourd'hui avec la mondanité un peu creuse. Tina Bartney est présente avec ses personnages inscrits dans le cadre de l'«upper class» britannique. L'habitué retrouvera les adolescents en maillots de bains posant devant des mers tristes pour Rineke Dijkstra. Après tant de prétention ennuyeuse, c'est un plaisir de retrouver Ari Verluis et Ellie Uyttenbroek. Les duettistes créent, on le sait, des typologies. Draguant dans la rue des gens qu'ils conduisent ensuite dans leur studio improvisé, ils montrent les dames au manteau couleur café de Milan, les rebelles années 50 de Rotterdam ou les femmes en boubou colorés d'Evry. Sur chaque planche, couverte de petites images, tout le monde finit par se ressembler. C'est troublant de découvrir ainsi des portraits sans personnalité, voire sans même d'identité. 

(1) Il a été revendu par Christie's sous le nom de Frans Porbus I. Nettement plus cher, bien sûr!

(2) Je ne préciserai charitablement pas de quelle côté de la limite.

Pratique 

«Faces Then», «Faces Now», Bozar (ou Palais des beaux-arts) , 23, rue Ravenstein Bruxelles, jusqu'au 17 mai. Tél. 00322 507 82 00, site www.bozar.be Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Bozar proposera en prime l'exposition «Le Monde du sultan, L'Empire ottoman dans l'art de la Renaissance» du 27 février au 31mai. Photo (Bozar): La double affiche avec l'anonyme de Chicago et une dame photographiée par Thomas Ruff.

Prochaine chronique le vendredi 20 février. Retour sur le MEG genevois. Comment va notre musée d'ethnographie après un peu plus de cent jours?

 

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