Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

BRUXELLES/La foire BRAFA attire du beau monde à Tour & Taxis

Crédits: De Wit Fine Tapestries

«Comment, vous êtes venu en métro? Nos clients prennent normalement un taxi.» Je suis à la BRAFA de Bruxelles, sur un stand plus ou moins ami. Il s'agit d'une foire d'art, supposée du plus grand chic. Seulement voilà! Tour & Taxis, qui l'abrite, se situe dans un quartier «où ça craint». Moins que lors du transfert de cette très ancienne manifestation (on en arrive à la 62e édition) il y a quatorze ans, j'en conviens cependant. En 2003, ces fabuleux entrepôts industriels, construits entre 1904 et 1907 par l'architecte Ernst van Humbeeck, se trouvaient dans un véritable «slum» néerlandophone. Leur rénovation avait à peine commencé. Notez qu'au rythme où elle va, cette restauration, les Pyramides d'Egypte (pourtant faites à la main) ne seraient pas terminées aujourd'hui...

Il y a donc un métro passant pas trop loin de là. Une longue avenue à descendre, avec des trottoirs gentiment défoncés, plus quelques poubelles éventrées, et les bâtiments sont en vue. Nous sommes dans une terre de contrastes, Bruxelles virant vite au sordide. Il faut alors trouver l'entrée de la BRAFA. La chose tient du cache-cache. L'amateur paresseux est sur le point de se décourager quand se profile l'entrée. Elle ne paie pas de mine. C'est pourtant bien là. Je sens l'amorce d'un décor, du genre TEFAF de Maastricht, en plus modeste. Les deux foires entrent en concurrence sur bien des plans. La BRAFA gagne pour ce qui est du bâtiment, autrement plus somptueux que l'affreux MECC hollandais (à peine plus séduisant que notre Palexpo genevois). Pour le reste, la TEFAF, qui vient de créer deux filiales new-yorkaises, l'emporte haut-la-main. Mais évitez si possible de le dire trop haut en ces lieux.

Cent trente-sept exposants

«J'ai été approché lorsque la foire a déménagé», explique Alexis Bordes de Paris, qui en arrive par conséquent à sa quatorzième histoire belge. Avant, il n'a pas connu. Moi si! Cela se passait au Palais des beaux-arts. Un édifice qui constitue sauf erreur la dernière aventure architecturale de Victor Horta, un des maîtres de l'Art Nouveau, alors à bout de souffle. La BRAFA occupait un étage bas, plus des bouts d'escalier. C'était modeste, et pour tout dire décourageant. Peu à peu, les organisateurs (Harold t'Kint de Roodenbeke préside aujourd'hui la foire) sont arrivés non pas à remonter la pente, mais simplement à la gravir. Ils ont accueilli les participants, toujours plus internationaux, ne trouvant pas place à Maastricht. Plus ceux qui font par principe tout, comme Steinitz de Paris ou Finch & Co de Londres. Manquent encore à l'appel les grands Américains, pour qui ce genre d'expéditions coûte très cher.

Il y a ainsi 137 participants (autre source 132) à Tour & Taxis cette année. Il devient moins facile de se voir admis qu'au début, même s'il n'y a pas ici les jeux de coudes existant devant la porte d'entrée de Maastricht ou d'Art/Basel. La foire entend jouer la carte de la diversité en mélangeant les genres, alors que plusieurs foires créent des ghettos de spécialistes. Elle cherche aussi, comme d'autres, à rajeunir ses cadres. Les nouveaux venus sont comme par hasard des gens du moderne ou du design. Un design parfois si récent que j'ai parfois de la peine à distinguer les meubles hors de prix des années 1970 ou 1980 de ceux de la cafétéria (1). La marchandise se rapproche ainsi gentiment des PAD (Pavillon des arts et du design) parisien et londonien. Il ne faudra pas aller trop loin dans cette voie, même si le marché de la peinture ancienne (peu représenté à la BRAFA) passe pour difficile et si celui du meuble d'époque (qui ne l'est lui presque plus) souffre des scandales de faux récents.

Archéologie et arts premiers

A quoi ressemble l'édition 2017? A une exposition au plan clair et au décor inutile quand on se trouve dans un lieu aussi architecturé. Les stands se voient bien. Beaucoup de marchands jouent la carte du minimalisme, à part bien sûr Benjamin Steinitz. Le Parisien a mis tellement de meubles Louis XV dans ses mètres carrés que les visiteurs peinent à circuler, voire à distinguer les objets. D'une manière générale, le niveau se révèle bon, mais généralement sans chef-d’œuvre, même si Phoenix a comme toujours sorti l'artillerie lourde en manière d'archéologie. «Nous avons quand même joint une section avec indication des petits prix pour ce que l'on nomme les jeunes collectionneurs», précise la galerie genevoise. Notons au passage que l'archéologie, souvent diabolisée, occupe une large place à l'instar des arts premiers, toujours très appréciés en Belgique. De Santo Micali de Mermoz, venu de Paris avec de très beaux objets précolombiens, à Günter Puhze de Fribourg-en-Brisgau, ont ne compte plus les objets de fouille.

La peinture moderne ne me semble pas toujours à la hauteur. «J'ai davantage l'impression de me trouver dans un salon de haute décoration que d’œuvres d'art», me souffle d'ailleurs une consœur. Et de fait, il y a là beaucoup de ces artistes moyens que restent Buffet, Poliakoff & Co. Et je ne vous dis rien des toiles anecdotiques du XIXe, souvent terrifiantes de vulgarité, même si ce genre d'académisme racoleur pointe le nez jusqu'à la Biennale des Antiquaires parisienne. Les contemporains se veulent ici audacieux, mais pas trop. Il ne faut pas déranger ce qui reste des appartements bourgeois. C'est d'ailleurs aussi le cas à Maastricht. Le raccord entre le classique et l'actuel demeure difficile, et chacun ne possède pas l'art des mélanges aussi bien qu'Axel Vervoordt d'Anvers.

Ventes apparemment mitigées

Et tout cela se vend-il? «Moi, je suis très contente», explique Marie-Laure Rondeau de la Galerie Grand-Rue. Une habituée, qui a su se faire des fidèles. Il y a chez elle beaucoup de points rouges, dont un pour un superbe dessin de l'Anglais George Romney. Un artiste XVIIIe tenant aujourd'hui la vedette au Musée Rath de Genève avec «Le retour des ténèbres». Ailleurs, les petites marques vermillon demeurent rares. Je veux bien que certains ne les mettent pas mais, si vous voulez mon avis, tout le monde n'a pas encore fait son beurre à la BRAFA. Et, pour tout vous dire, je ne sais pas encore si je ferai à nouveau le voyage en 2018. Même en taxi.

(1) Le design italien des années 1920, 1940 et 1960 de Robertaebasta de Milan est par contre spectaculaire, avec (notamment) une armoire de Gio Ponti.

Pratique

«BRAFA Art Fair», Tour & Taxis, 86, avenue du Port, Bruxelles, jusqu'au 29 janvier. Tél. 00322 513 48 31, site www.brafa.be Ouvert de 11h à 19h, le jeudi 26 jusqu'à 22h.

Photo (DR): "Hercule et le lion de Némée". Une tapisserie de la fin du XVIe siècle présentée par la galerie belge De Wit.

Prochaine chronique le jeudi 26 janvier. Artgenève, bien sûr. C'est comment, cette année?

 

 

 

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